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Vendredi 22 septembre 2006 5 22 /09 /Sep /2006 03:07
    


     Il était près de 6h30’ quand Norman ressortit du garage, passablement éméché, sa Hudson réglée comme une horloge de précision et une liste d’adresses en poche. Merci à Sarah Parkinson d’avoir un système de classification irréprochable et d’avoir accepté le surcroît de travail sans rechigner. Trois destinations présentaient un intérêt pour le détective.
     Un club de jazz sur la 52ème Rue : le vieux Sam s’y était rendu à huit reprises ces six derniers mois. Cela n’en faisait pas un oiseau de nuit mais il fallait vérifier cet intérêt particulier pour la musique et le monde nocturne : on n'y rencontrait pas que des mélomanes avertis... .
     Un cinéma sur Rockaway Avenue à Brooklyn. Qu’allait-il faire dans ce coin ? Voilà qui ne cadrait certainement pas avec le standing du disparu !
     Une habitation privée à Flushing Meadows dans le Queens. Qu'allait-il faire de ce côté ? Que trouvait-il là qu'il n'avait sur West Central Park ? Etait-ce leur nid d’amour, sa garçonnière ?
     Norman bâilla, se frotta les yeux, toussota. La nuit tombait, la pluie n’avait pas cessé, tout juste était-elle moins dense. Un crachin gras et sale qui faisait grincer ses essuies glaces sur le pare-brise, qui recouvrait les enseignes multicolores d’un voile trouble, qui faisait courir les gens le long des façades, les faisait se dépêcher de rejoindre les couloirs du métro et bloquait la circulation sur les grands axes. Il ne chercha même pas un itinéraire moins encombré, ne râla pas d’être pris dans cet embouteillage. Trop fatigué, trop crevé. Nouveau bâillement… .

          -« Gentlemen, j’ai tenu à présider moi-même cette cession du conseil d’administration, à la fois pour tous vous remercier de l’excellent travail effectué et pour vous rappeler que nous ne pouvons nous relâcher si près du but. Il serait stupide qu’une maladresse vienne palier nos plans alors que, jusqu'à présent, tout s’est déroulé pratiquement sans anicroche ! »
          -« Sans anicroche, sans anicroche ; vous semblez oublier que l’architecte responsable du projet a mystérieusement disparu ! La construction de la Troy Tower ne va-t-elle pas en pâtir ? Nos gens pourront-ils terminer la mise au point délicate des mécanismes sophistiqués qui équipent la tour, Dame ? J’ai cru comprendre que des essais peu concluants avaient déjà été menés... . »
          -« Et, en ce qui concerne le couple Troy ? On s’étonne de ne plus les voir en public. Après tout, ils étaient des membres éminents de la jet-set New Yorkaise. Si les tabloïds s’en mêlent, la rumeur pourrait rapidement dégénérer. » S’engaillardit un autre membre du conseil.
Un concert de voix masculines s’éleva de la vaste salle de conférence. La jeune femme se contenta de sourire du coin des lèvres en mordillant son long porte-cigarettes. Son visage semblait irréel tant elle était belle. Ses traits avaient la pureté d’une œuvre d’art, sa longue chevelure blonde ondulait sur ses épaules en une cascade dorée, ses yeux bleus transperçaient tous les regards qu’elle croisait. Son chemisier blanc cintré, les pantalon et bottes d’équitation soulignaient les formes parfaites de son corps.
          -« Judicieuses questions qui hantent tous nos esprits, messieurs. Nous sommes en train de régler le sort de monsieur et misses Troy. Dans quelques jours, ils apparaîtront à la première d’une comédie musicale à la mode sur Broadway et termineront la soirée au Blue Vanguard. Cela devrait suffire. »
          -« Et, que comptez-vous faire pour les problèmes techniques rencontrés par nos ingénieurs ? Vous allez aussi leur envoyer les Troy ? » Insista le premier.
En silence, avec une assurance féline, elle s’approcha du rideau occultant tout le bout de la pièce et l’ouvrit d’un coup sec. Ce geste fut accueilli d’une vague d’admiration.
          -« Voici la meilleure réponse que je puisse fournir à vos doutes et critiques, messieurs ! Dans quelques jours, la ville de New York aura atteint un nouveau sommet ! Dans quelques jours, la Troy Tower, du haut de ses 500 mètres, dominera la cité et l’embouchure de l’Hudson. Un bâtiment à l’aspect extraordinaire doté d’une technologie encore plus extraordinaire. Car non seulement ce sera, et de loin, le plus haut et le plus grand bâtiment jamais construit mais ce sera aussi la plus étonnante machine édifiée par l’homme depuis son avènement. Je vous passe une nouvelle description technique, disons simplement qu’à côté, la Grande Muraille de Chine ne ressemblera plus qu’à une clôture de jardin ! Oui, messieurs, dans moins de deux mois, la ville de New York et le pays tout entier sera à nos pieds ! Bientôt, la Troy Tower sera notre porte-drapeau. Elle sera le symbole de notre puissance aux yeux du monde ! Elle marquera tout l’hémisphère de son ombre ! »
Des applaudissements s’élevèrent du tour de table, certains frappant du plat de la main sur l’immense table de bois noble. Même les portraits pendant aux murs recouverts de noyer paraissaient manifester leur admiration. Un seul homme restait sans réaction visage froid, regard d’acier ne semblant pouvoir être capable d’aucune expression humaine. Il lui manquait le bras droit, son cou était enserré dans une minerve de cuir et de métal et il portait un monocle à l’œil gauche. Alors que ses congénères se perdaient encore en compliments, il les interrompit de sa voix nasillarde.
          -« Je me permets de rappeler aux honorables membres de cette assemblée que rien de ce devant lequel vous vous pâmez n’est actuellement fonctionnel ! Tout ceci n’est qu’un assemblage de béton et de poutrelles métalliques bien inutile si ce n’est pour asseoir votre légitimité. Des erreurs identiques ont été commises dans un passé encore bien proche. Vous avez la mémoire courte ! Certains de nos anciens collaborateurs avaient, comme vous, tendance à passer outre de graves manquements, aveuglés qu’ils étaient par leur soif de puissance et leur besoin de gloire personnelle. L’effet est théâtral mais ne m’impressionne guère, Frauleïn Henger. »
L’assemblée se tût. Un silence presque oppressant régnât bientôt dans l’auditoire. Loin de se laisser démonter par l’affront qu’elle venait de subir, la gracieuse jeune femme ne dit mot. Peut-être même laissa-t-elle échapper un sourire. Un filet de fumée émana de sa bouche pulpeuse et sensuelle. Elle remonta un à un les sièges de la tablée d’un pas bruyant et saccadé, toisa de son regard turquoise le rang lui faisant front, toujours muette, pour finalement s’arrêter face à son interlocuteur infirme, ce personnage à l’air sévère engoncé dans son collier de maintien qui avait eut l’outrecuidance de manifester sa désapprobation. L’homme resta de marbre. Il se contenta d’ajuster son monocle et plongea son regard d’acier dans l’azur de celui de la belle.
          -« Voudriez-vous me faire endosser la responsabilité des échecs du passé ? Ou... douteriez-vous de mes capacités à gérer les événements ? Au quel cas, vous vous mettriez vous-même sur la sellette, Herr Doktor ! Dois-je vous remémorer qu’après tout, je ne suis... que le résultat de vos recherches, que les égarements de ce passé ne peuvent en aucun cas m’être imputés. Ce n’est que suite à l’incapacité de votre équipe de surveillance que j’ai dû reprendre le contrôle ! »
          -« Il n’empêche que des rapports alarmistes nous sont parvenus quant à certaines options que vous auriez prises dernièrement, Frauleïn Henger ! »
          -« Appelez-moi simplement Dame, je vous prie ! Vous savez que je ne veux pas que l’on prenne le moindre risque. En dépit des mesures de sécurité draconiennes, une indiscrétion de plus pourrait nous être fatale. Nous endoctrinons nos hommes à respecter une discipline qui restera de rigueur tant que nos objectifs ne seront pas atteints. Montrons l’exemple ! »
          -« Soit, Dame... ! N’oubliez cependant pas qu’un nouvel échec se verrait sévèrement sanctionné. Vous payeriez de votre personne si l’opération devait échouer à cause de votre incompétence à solutionner les problèmes, qu’ils soient de votre responsabilité ou non... . »
          -« Je ne suis pas faite du même bois que cette malheureuse Althæa, vous semblez l’oublier ! Vos menaces ne me font pas peur, docteur Koptke. Je serais même plutôt tentée par ces réjouissances divines pour d’ors et déjà en planifier une petite séance préliminaire, en guise d’amusement ! Je suis certaine que vos spécialistes ont un grand besoin de défoulement : ils n’ont eu que de rares clients ces temps derniers ! »
L’échange fut bref mais intense. Et si la jeune femme avait voulu faire de l’humour, personne ne se risqua à rire.

     Ruth Weiller se leva de son bureau et s’étira, fit craquer ses cervicales en un soupir de soulagement. Elle était satisfaite d’un travail correctement accompli. Il était inutile de s'entêter, à cette heure tardive : administrations, organismes officiels, archives et banques étaient toutes fermées depuis belle lurette. Par chance avait-elle put recueillir d’importantes informations auprès de la rédaction du New York Clarion ainsi qu’auprès de son mentor : le rabbin Isaac Jack Singer. Et si rien d’exceptionnel ne transparaissait pour l’instant, sûr que, le moment venu, cela permettrait d’éclairer l’affaire sous un jour nouveau. Elle vérifia ses vêtements étalés sur le radiateur : toujours mouillés. Elle brancha la bouilloire électrique et pénétra dans le bureau de son patron. La nuit était tombée. Une lumière rougeâtre en provenance de l’enseigne du vieil hôtel d’en face, pénétrait maintenant par intermittence dans la pièce. Toujours vêtue de ses seuls sous-vêtements et de la chemise trop grande, elle regarda la rue en bas, sans allumer. Une voiture passa en traînant une bruine colorée à sa suite. La pluie fine tombait sans bruit. L'attente semblait inutile, elle n’y échapperait pas : il fallait se bouger ! D’un coup d’un seul, elle se redressa, saisit l’imperméable marron qui pendait au portemanteau et revint à son bureau, se préparer un café revigorant... .
     Le crachin avait cessé de tomber. Les silhouettes plus ou moins enluminées s’égouttaient dans la nuit humide. Le fleuve Hudson s’écoulait puissamment sous les feux de Jersey City et Hoboken vers le détroit de Verrazzano où il se jetterait dans l’Atlantique. Les paquebots aux noms prestigieux étaient alignés en rang d’oignons dans des piers numérotés, en attendant de rejoindre leurs destinations les plus diverses. De temps en temps, au loin, à l'orée de cette forêt de béton, une corne de marine ou un son incongru perturbaient la quiétude apparente de la rivière noire. Comme disait la chanson, cette ville ne dormait jamais. Il s’y passait toujours quelque chose. Sous le couvert de cette obscurité toute relative, partout, la vie continuait. Alors que Times Square se parait de ses plus belles couleurs, que Broadway fredonnait ses mélodies les plus connues, les ouvriers se remettaient de leurs journées de dur labeur, les cambrioleurs préparaient la leur et les allées de Central Park se peuplaient d’une faune plus exotique encore que celle du grand Zoo du Bronx. Dans une rue près des quais, le long du fleuve, un éclair succinct passa en silence, une ombre gracile longea les façades, d’un pas rapide et feutré. Elle passa devant le dépôt d’un installateur de juke-box et de billards électriques et, nerveusement, entra dans la sombre impasse faisant coin. L’étrange personnage se faufila sans bruit dans l’allée, s’arrêta aux aguets et sembla chercher quelque chose. Silhouette élancée moulée dans un cuir noir protecteur, masquée d’un foulard, murmures de la ville au loin, pas un chat… . Elle grimpa souplement sur un conteneur à ordures pour atteindre un escalier métallique de secours puis s’affaira à une fenêtre et enfin, pénétra dans le bâtiment... .


















[Images & textes Jason Paverny : pas de reproduction ou d'utilisation sans autorisation écrite]
Par Jason Paverny - Publié dans : Livres
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Mercredi 13 septembre 2006 3 13 /09 /Sep /2006 16:07


          -« Woaw ! Vise-moi ça ! Je te parie que si sa nana ressemblait à ça, notre homme n’aurait pas disparu ! »
          -« Arrête de jouer, tu veux ! Si tu fous tes grosses pattes partout, ce torchon sera invendable ! »
          -« Dites-moi, monsieur Devlyn, votre mère sait-elle ce que vous faites dans la vie ?! »
          -« Donne-moi l’argent pour mes frais et va travailler, au lieu d’m’emmerder ! Retrouve-moi au Snug, ce soir : on verra c’qu’on a appris. »
          -« Si je ne tombe pas endormi au premier feu rouge ! »

     Ruth entra en coup de vent dans le petit commerce d’alimentation générale sur le coin de Hester et de Mulberry Streets. Il était tenu par Giuseppe Joe Rosetti, dit Peppino, ami de longue date tant de Red, de Norm que de la jeune femme ou de rabbi Singer. La vieille radio posée sur l’étagère derrière le comptoir diffusait un air d’opéra, E Lucevan Le Stelle de Puccini, que l’imposant italien reprenait en cœur.
          -« Aaaah, bella ragazzina ! Comment ça va ? Et... quand m’accompagnes-tu en Floride pour donner un peu de couleurs à ces joues pâlottes ? »
          -« Mmm, bonne idée, je vais sacrifier 6 années d’études universitaires pour venir me faire bronzer avec vous et tenir compagnie à votre épouse. Je suis sûre qu’elle appréciera ! »
          -« Ma, je vais attendre un peu, alors ! Je serai ton premier client ; pour mon divorce ! »
          -« Je suis sûr que vous ne pensez pas ce que vous dites. Que feriez-vous sans elle, sans ses petits plats préparés ? »
          -« Ma, bella, un régime ! Avec une fiancée comme toi, je retrouverais la ligne de mes vingt ans ! »
          -« Allons, Joe, vous m’avez maintes fois montré vos photos de jeunesse : vous n’avez pas pris une livre depuis ! » Répondit-elle, pince sans rire.
          -« Ma, qu’est-ce qu’il t’apprend, le vieux Jack ? C’est son éducation qui te rend aussi rigide ou c’est ce ruffian de Norman Yeager ? Il faut savoir rire dans la vie ou... tu auras des ulcères avant peu ! »
          -« Je sais, Joe. Je sais que vous êtes sincère mais je ne peux pas me relâcher maintenant. J’aimerais bien de temps en temps, sortir, voir du monde, aller danser, comme les autres mais ce serait faire preuve d’irresponsabilité et d’égoïsme : trop de gens se sont sacrifiés pour moi pour que je gâche tout par caprice. Euh, on m’attend au bureau, je suis en retard ! Je prendrai deux boîtes de café Bravini, un sac de sucre cristallisé et une boîte de lait Coronation... . »
          -« J’ai encore la commande de la semaine pour Norm. Je te la donne ou je la lui fais livrer ? Enfin, si je réussis à mettre la main sur ce chenapan de Chet Wittington qui préfère courir les filles ! »
          -« Bah, c’est de son âge et, au moins, il livre tous vos colis ! Non non, il va pleuvoir et je ne veux pas m’encombrer ! De plus, je ne sais pas si monsieur Yeager va repasser au bureau ; il est resté au travail ces trois derniers jours, il était mort de fatigue et d’humeur massacrante ! Faites-lui livrer, je ne veux pas encore être tenue pour responsable ! » Dit-elle en embrassant le gros homme sur la joue.
          -« Maintenant, je peux mourir ! » Fit-il les bras ouverts vers le ciel.
Il se remit à chanter comme s’il était sur la scène de la Scala tout en emballant la commande de Ruth, hilare.
     Il pleuvait abondamment quand elle sortit. Les trottoirs luisaient, glissants comme une patinoire. Ruth Weiller essaya bien de s’abriter sous sa petite sacoche : peine perdue. En deux minutes, elle fut trempée comme une souche. Au premier carrefour, une voiture déboucha en trombe projetant un raz de marée duquel elle ne sortit pas sans dommages... . Elle était méconnaissable lorsqu’elle revint enfin au 576 Mott Street. Chignon et lunettes de travers, maquillage liquéfié, vêtements dégoulinants... .
          -« Gosh, c’est bien ma chance ! » Fit-elle en essuyant ses lorgnons.
La porte était fermée à clef : Norm était déjà parti. En fouillant son petit sac, elle vit le parcours de gouttelettes qu’elle avait laissé derrière elle avant que ses pensées ne soient interrompues par le vieux Simon Katz. Il était dans un état second, brandissant son épaisse canne de ses doigts noueux, vociférant, criant des propos incohérents ; mélange incompréhensible d’anglais, d’allemand, de yiddish et d’hébreux.
          -« Ils sont dé rétour. Ché les connais, ché les ai réconnus ! Fous né lé afez pas fus ? Ils étaient là, ché fous dis ! Mais cette fois, ché né mé laisserai pas faire ! »
Ruth eut toutes les peines du monde à le calmer. Lui d’ordinaire si gentil, si doux, si calme… . Il avait l’écume aux lèvres, le visage empourpré de colère, le souffle court ! Ce ne fut que quand elle menaça d’appeler un médecin qu’il daigna enfin baisser le ton. Quelle mouche l’avait donc piqué ? Qui donc l’avait mis dans un tel état ? Elle entendit encore ses vociférations quand il descendit les escaliers. Elle en parlerait à son patron s’il revenait au bureau plus tard ce qui, vu son état, était peu probable... .

     Gwendoline Probacht était journaliste à la rédaction du journal parlé de la NYBC. En à peine un an, elle était passée du statut de stagiaire à celui d’assistante de rédaction et future vedette des nouvelles sur les antennes de la grande maison. Ascension météorique pour cette fille adoptive d’une laborieuse mais prospère famille de commerçants du New Hampshire. Elle était arrivée d’Europe à l’âge de douze ans, après les horreurs du second massacre mondial du siècle et n’avait plus aucun souvenir de son enfance si ce n’était celui de sa famille adoptive aimante et honnête. Concord l’avait vue grandir en adolescente studieuse et s’épanouir en une intelligente et très attirante jeune femme. Elle avait été première de classe tout au long de ses études et, pour ce, avait obtenu une bourse pour s’inscrire à la prestigieuse école de communication de la Kent University en Ohio où elle avait encore trusté les meilleures notes. Jamais n’avait-elle commis un faux pas, jamais n’avait-elle laissé ses sentiments primer sur la raison. Son sérieux et son abnégation expliquaient sans doute le fait qu’elle soit solitaire mais elle s’en accommodait plutôt bien. Elle ne ressentait pas le besoin de sortir avec les jeunes gens de son âge. Cela ne la perturbait en aucune manière. Son plaisir à elle était d’apprendre et d’avancer dans la vie professionnelle. Oh, les jaloux lui reprochaient sans doute l’incroyable ambition dont elle faisait preuve, d’autres houspillaient sa plastique irréprochable en lui attribuant les attentions des programmateurs ! Mais elle ne devait sa réussite qu’à son seul travail et sa virginité démentait toutes les calomnies. Douée et compétente, sa vie apparaissait réglée comme du papier à musique. Aujourd’hui, elle avait passé des tests pour la chaîne de télévision du groupe et n’en semblait pas particulièrement heureuse. Les femmes étaient rares dans la profession et ça ne s’était pas déroulé comme prévu. Elle avait peu de chance que l’on donne suite à sa candidature. Du moins, pas dans l’immédiat.

     Norman bailla à s’en décrocher la mâchoire. La pluie battante martelait les tôles de sa voiture en un bruit sourd. Les essuies glaces peinaient à évacuer l’incroyable quantité d’eau qui tombait, la ventilation ne pouvait empêcher la buée de recouvrir les vitres de l’habitacle et d’énormes flaques se formaient sur la chaussée inégale, rendant la conduite dans cette circulation dense plus délicate que jamais. Il se parqua comme il le pouvait près de la 8ème Avenue, acheta une farde de cigarettes et, au marchand d’alcool tout proche, trouva une bouteille de rye whisky canadien, celui que préférait Steve Coleman. Ce dernier était chef de l’atelier de mécanique d’une des plus importantes sociétés de taxi de la ville : l’Allied Yellow Cab Co. dont le dépôt de Manhattan se situait à deux pas de là. Coleman avait longtemps été le préparateur et mécano attitré de Norm durant ses années de compétition. Leur amitié avait été forgée par ces années de galère et, même si la vie active avait éloigné leurs chemins, leurs rapports étaient toujours teintés du respect qu’ils éprouvaient l’un envers l’autre. La position de ce dernier procurait à Norman certains privilèges non négligeables. Outre l’entretien, les modifications et transformations de la Hudson étaient entièrement réalisés par Steve et son équipe. Il voyait là une opportunité pour former ses hommes et pour motiver les plus jeunes. Grâce à cet ami et à l’aimable complicité de Sarah, la standardiste, le détective pouvait également consulter les registres de la société qui pouvaient parfois s’avérer d’une grande utilité. Cela avait encore été le cas la nuit dernière. Loin de l’ordonnance et l’état irréprochable des grands boulevards, la rue où se situait le garage était défoncée, perpétuellement encombrée de poubelles, de camions de livraison, d’épaves de véhicules les plus divers ou de pièces les plus hétéroclites. Cela faisait penser à une de ces villes européennes ravagées par la guerre. En arrivant devant la grande porte coulissante de l’atelier, Norman vit que l’orage avait fait des siennes. Les hommes armés de raclettes et de balais évacuaient une eau nauséabonde vers des bouches d’égouts déjà saturées. Il se gara près des ponts, dans le fond.
          -« Salut les gars ! Alors, le bateau coule ?! » Fit-il d’un sourire.
          -« Si c’est pour nous donner un coup de main, t’arrives un peu tard mais j’veux bien te refiler ma raclette ! » Répondit Moore, le vieux contremaître.
          -« Désolé, j’ai déjà donné ! La Navy vous dégoûte définitivement de ce genre d’activité ! Steve est là ? J’ai un truc pour lui. »
L’homme lui indiqua le bureau du premier étage, le pigeonnier comme ils l’appelaient. Norman fit un signe en guise de remerciement et gravit quatre à quatre les marches de l’escalier de fer. En entrant, il salua Sarah Parkinson toujours aussi outrageusement maquillée malgré ses 60 ans. Les deux charmantes assistantes, très charmantes assistantes, se mirent à rire.          
         
Sarah, le temps ne semble pas avoir de prise sur vous ! Le chef est dans son bocal ? »
         
Vous n’êtes qu’un odieux flatteur, Norman Yeager. Oui, monsieur Coleman s’est retiré dans son bureau mais je ne sais pas si c’est vraiment le moment de le déranger : nous avons été inondés pendant l’orage et le travail a pris du retard ! »
         
Ah, et bien je vais m’y risquer malgré tout ! Si vous entendez des cris, appelez les pompiers ! »
         
C’est déjà fait, on leur a téléphoné il y a plus d’une heure ! »
Le bocal était un bureau préfabriqué aux minces cloisons de bois largement vitrées. Lorsque Coleman s’y retirait et qu’il ne voulait pas être dérangé, il tirait les stores de tissu jaunâtre. Et ceux-ci étaient abaissés ! Norman frappa à la porte.
         
Qu’est-ce que c’est ? »
         
Une livraison pour monsieur Coleman en provenance du Canada ! »
         
Entre, Norm ! Je sais que c’est toi ! T’as toujours l’art de débarquer au plus mauvais moment ! »
Il était attablé à son bureau encombré de papiers, de crayons, de bordereaux, de petites pièces mécaniques... .
         
Salut ! Pas facile de faire le taxi à Venise ! » Fit-il en cherchant où déposer le sac de papier et son fragile contenu.
         
A qui l’dis-tu ?! Il y a des jours, j’te jure ! Mmm, je vois que t’as résolu ton affaire. Tu l’as retrouvée ? »
         
Ouaip, elle s’envoyait en l’air dans l’hôtel où vous l’aviez déposée plusieurs fois, à Yonkers ! »
         
Papa n’va pas aimer ! » Dit-il en découvrant la bouteille d’alcool de seigle.
          
« Tu vas m’laisser ta tire cette fois, j’espère. Il faut faire une vidange et changer l’huile de pont. Ca fait un mois qu’ça aurait dû être fait ! »
         
Pas aujourd’hui, non. Je suis crevé. J’ai encore besoin de consulter les registres de courses : je cherche un type qui a disparu aux alentours du 10 janvier... . »
Steve Coleman avait les traits tirés, les yeux cernés. La vie ne l’avait pas épargné ces dernières années. Il avait perdu son fils unique en Corée et sa femme avait été emportée par un cancer voici deux ans. Ces épreuves avaient blanchi sa chevelure sans que jamais il ne se plaigne ou même qu’il n’aborde le sujet. Ce n’était pas son genre. Il vida sa tasse de café froid, en rinça une autre et servit deux bonnes rasades d’alcool avant d’attraper le combiné du téléphone.
         
Ed ?! Dis à Hank de mettre la Hudson sur le pont numéro trois, de faire la vidange et de vérifier les niveaux de la transmission. Ouais, et qu’il vérifie l’eau et les compressions tant qu’il y est ! Okay ?! La 33-14 ?! Quoi ?! Je n’veux pas l’savoir ! Tu n’as qu’à dire à c
e cow-boy qu’ça fait la quatrième fois qu’il nous la casse en six mois. Il attendra ; ça lui apprendra à s’calmer ! Assurez-vous que son relais obtienne une voiture et gardez celui-là sur la touche le temps qu’il faut. Traîner, vous faites ça si bien, d’habitude ! »
          
« J’te jure qu’ils vont m’rendre fou ! Je n’sais pas ce qu’ils foutent avec leurs bagnoles ! Même si tu leur donnais un Sherman*, ils réussiraient encore à l’casser ! »
         
-« Mmm, merci pour ma caisse mais je ne suis pas certain que ce soit vraiment le moment. Vous avez l’air un peu... débordés ! »
         
Tu n’crois pas si bien dire ! » Fit-il d’un soupir.
         
J’ai pas vraiment les moyens de te régler mes dettes pour l’instant mais je suis sur une bonne affaire… . »
         
Et si je te laisse partir, tu vas faire quoi ?! Rouler sans huile et m’la casser aussi ! Si on additionne les heures, j’ai travaillé plus de six mois sur cette bagnole. C’est un p’tit bijou ; une vraie bombe ! Il faudrait une fusée pour t’avoir avec ça ! Ce n’est pas pour la voir terminer comme nos poubelles ! Tu sais qu’elle est sensible de la culasse et d’la boîte. Je t’l’ai dit, Norm, une voiture comme celle-là, on la traite comme une poule de luxe ! Si tu la négliges, elle va vite te laisser tomber ! »
         
Ouais, tu as certainement raison mais j’avoue manquer de références en ce domaine ! Je parle de la poule de luxe ! » Répondit Norman en riant.
Les deux hommes vidèrent leurs tasses d’un trait.
         
Comment s’appelle ton type ? T’as son adresse ? J’préfère qu’ ce soit Sarah qui fouille elle-même ; la dernière fois, t’as foutu un bordel monstre dans ses fichiers ! Elle a mis une journée à tout r’classer... . »
         
J’ai pourtant fait attention ! Euh, le type s’appelle Samuel E. Zylberstein, Swann Building, 1456 West Central Park Avenue ! Il travaille pour la FenixCorp, enfin, pour le bureau Dell Ferris : c'est pareil ! Je voudrais savoir s’il a eu recours à vos services ces deux dernières années. »
         
Woaw, West Central... : grosse légume, on dirait ! Ca n’devrait pas prendre beaucoup d’temps. Pour ceux-là, on leur envoie nos blackbirds* ; nos voitures banalisées. Leurs courses sont classées V.I.P. à part. » Fit-il en les resservant.

     Aussitôt arrivée, Ruth Weiller avait trouvé la note de Norman sur son bureau mais elle ne s’en préoccupa guère, trempée qu’elle était, grelottante. Elle ferma la porte donnant sur le couloir à double tour en y laissant la clef afin de ne pas avoir de surprise ; son patron était si imprévisible, et ôtât ses vêtements mouillés, un à un, presque comme dans un spectacle de strip-tease à la fois coquin et timide. Escarpins noirs de chez Achilles, petite veste et jupe grises assorties, chemisier de soie rose pâle, bas Nylon, porte-jarretelles de dentelle blanche… . Elle dénoua ses cheveux et, devant le miroir de l’évier, les sécha, les peigna avec délicatesse. Et là, ce fut une véritable métamorphose ! La maîtresse d’école à l’allure guindée s’était épanouie en magnifique jeune femme, resplendissante, débordante de sensualité, aux joues rosies par le changement de température. Comme une plante triste qui au contact de l’eau se muerait en fleur colorée et charnelle. Elle se regarda dans la glace, songeuse, se lissa les cheveux encore humides, se caressa le cou et la nuque, jaugea sa silhouette, se remonta la poitrine des mains en considérant le résultat, chercha les petites imperfections sur sa peau avant que son regard ne s’attarde sur une discrète brûlure au bras gauche. Cette petite cicatrice qu’elle portait depuis des temps immémoriaux. Cette marque à peine visible, de la taille d’un vaccin dont l’origine se dérobait à sa mémoire et qu’elle s’efforçait de cacher depuis sa plus tendre enfance... . Son regard se figea, son visage se durcit, la jeune femme respira profondément et s’éloigna de ce miroir lui ayant rendu une image trop fidèle d’elle-même.
     Son patron n’avait pas changé de chemise et celle-ci lui viendrait bien à point ! Elle l’enfila et tenta en vain de l’ajuster tant le vêtement était ample ! Elle lui arrivait à mi-cuisse et aurait pu passer pour une robe !
     Sans plus se préoccuper de son allure, la secrétaire sortit un gros agenda à la couverture de cuir rouge. A, B, C : Chambre des avocats du barreau de New York, Martin Reeves.
         
Tuuut, tuuut, tuuut... . Reeves, archives ! » Fit une voix peu enjouée.
         
Salut Martin, c’est Ruth Weiller ! »
         
Ruth, la plus assidue de mes étudiantes ! Nous devons cesser de nous parler ainsi ; les gens vont jaser ! » Fit-il de manière nettement plus gaie.
          
« Qu’allez-vous donc me demander cette fois ? La liste des jurisprudences pour les cas de vols de voitures depuis le début du siècle ? Les noms et adresses des meurtriers des cinq boroughs* depuis l’indépendance ? Je me demande ce que vous pouvez faire avec toutes ces informations ! Vous projetez d’ouvrir votre propre service d’archives ou c’est juste pour remuer la poussière de nos cartons ? »
         
C’est simplement pour entendre votre voix, Martin ! »
         
Hm ! Alors pourquoi avoir toujours décliné mon offre de venir prendre un verre ? »
         
Oh Martin, j’ai tellement de boulot ! J’ai fini dans moins de trois mois, vous savez ! ? Quand je serai casée dans un cabinet pour mon stage légal, je promets de venir prendre un verre ! »
         
Vous avez avantage à réussir tous vos tests dès le premier essai, jeune dame ! Je note cette promesse en rouge sur mon buvard ! Que puis-je pour vous cette fois ? »
         
C’est justement à propos de ma période de probation dans un cabinet... . Que pouvez-vous me dire sur... Pendergast Harken & Smith ? »
         
... Law & Finance Office ! Mmm, pas besoin de retourner des tonnes de dossiers, cette fois ; ils sont assez... réputés comme cela ! »
         
Ah bon ! »
         
La crème de la crème ! Rien que des grosses têtes reçues avec mentions dans les plus grandes écoles ! Vous n’allez pas vous marrer tous les jours si vous allez chez eux ! Vous êtes sûre que l’offre est sérieuse ? » 
         
Non, j’étudie les diverses possibilités, c’est tout ! »
         
Je vous le dis, généralement ils ne prennent que des diplômés de Harvard, de Princeton ou, à la rigueur, d’Oxford. On ne peut pas dire que leur élitisme les rende vraiment populaires, même parmi leurs pairs. »
         
Et bien, un conseil d'ami, rayez-les de votre liste ! De plus, ils travaillent exclusivement pour la FenixCorp, la TroyCo, la Manhattan Chise ou le groupe Jenssen... . Autant dire qu’ils n’ont qu’un seul client ! Enfin, ils ont assez de boulot comme ça ; pas besoin d’en rajouter ! Ces multinationales traînent tellement de casseroles à leurs suites que leurs avocats ont du travail jusqu’au siècle prochain ! »
         
Mmm, j’espère m’être déjà retirée dans 44 ans, Martin ! Et, comment sont-ils ? Ca donne quoi, en action ? »
         
Oh, mieux vaut tenter d’obtenir un arrangement à l’amiable que de les affronter ! J’en connais plusieurs qui s’y sont frottés et l’ont amèrement regretté. Ils sont intraitables et leurs méthodes sont plutôt discutables. Ils ne reculent devant rien ! Ils débarquent à l’audience comme un vol de corbeaux, en nombre, tous en noir et sans le moindre état d’âme. Ils ne laissent rien passer ! Je ne me souviens pas avoir entendu qu’ils aient perdu la moindre affaire ! Et je sais vite ce qui se passe dans l’coin, vous pouvez me faire confiance ! »
         
Je vous crois sur parole, Martin ! Et... quand se sont-ils officiellement inscrits au barreau de New York ? »
         
Oh, je n’ai pas les dates exactes, je dois regarder ! Je dirais que ça fait une dizaine d’années… ! Mais sachez qu’ils ne se limitent pas à New York ! Ils sont partout : Boston, Chicago, San Francisco, Dallas, la Nouvelle-Orléans et même en Europe et au Japon, dit-on ! »
         
Ah bon ! Sérieux clients, alors, comme vous dites ! Bien Martin, je ne vais pas vous déranger plus longtemps. Mille mercis pour votre aide précieuse, comme d’habitude ! Je vais peut-être me rabattre sur un cabinet plus modeste… ! Et, je me souviendrai de ma promesse, n’en doutez pas ! »
         
Vous feriez bien d’y réfléchir à deux fois, ma chère Ruth ! Et si vous faites votre stage chez eux, faites-moi le plaisir de m’oublier : en fréquentant un membre de la Pendergast, je me mettrais à dos les neuf dixièmes de la profession ! » Dit-il sans vraiment faire de l’humour.
         
A ce point-là ! Et bien ! Merci encore, Martin ! » Fit-elle un peu étonnée de cette réputation.
Elle raccrocha et resta pensive avant de se mettre à écrire. Puis, elle reprit le téléphone et composa de tête un nouveau numéro.
          -«
Tuuut, tuuut, tuuut, tuuut, tuuut... . FenixCorp, bureau Dell Ferris, bonjour ! »
         
Oui, bonjour miss. Bureau d’enquête Norman Yeager & Associates, la Pendergast Harken & Smith nous a demandé de prendre rendez-vous avec votre bureau concernant monsieur Zylberstein. »
         
Monsieur Zylberstein, vous dites ?! Un instant, je vous prie, je vous passe le service des travaux publics… . »
         
Oui, je vous remercie… . »
         
TroyCo, travaux publics… ! »
         
Bonjour miss, Bureau d’enquête Norman Yeager & Associates, la Pendergast Harken & Smith nous a demandé de prendre rendez-vous avec votre bureau concernant monsieur Zylberstein… . »
         
Bureau d’enquête Yeager & Associates concernant monsieur Zylberstein, vous dites ? »
         
C’est exact ! »
         
Un instant, je vous mets en rapport avec monsieur Bachmann, le secrétaire de monsieur Warden… . » Fit encore une voix presque mécanique.
Il y eut un court instant de silence, le combiné se remit à sonner et une voix profonde répondit.
         
Bachmann, travaux publics, service d’hydroconstruction… . »
         
Bonjour monsieur Bachmann, Norman Yeager & Associates ; nous avons étés chargés par votre représentant légal de mener une recherche suite à la disparition d’un de vos ingénieurs… . »
         
Il doit s’agir de monsieur Zylberstein, je suppose ? »
         
Oui, c’est cela ! Quand pourrions-nous passer ? »
         
Monsieur Warden préfère s’occuper de cela après ses affaires courantes, les réunions techniques et différentes visites sur le chantier se font généralement du matin : l’après-midi conviendrait mieux… . »
         
L’après-midi ?! D’accord ! Notre enquêteur passera dans le courant de la semaine, mardi ou mercredi après-midi. Vous dites monsieur… Warden ?! »
         
Oui, monsieur Warden est l’assistant personnel de monsieur Zylberstein… . »
         
D’accord, je note, monsieur Bachmann… . Merci bien ! Bon week-end, monsieur Bachmann ! »
Norman pourrait se rendre au bureau de Samuel Zylberstein quand il le voudrait du moment que ce soit l’après-midi. Sûr qu’il n’y verrait pas d’objection ! Demander Warden, nota-t-elle. Nouveau petit coup d’œil au carnet téléphonique : P, service de la population de la ville de New York.
         
Tuuut, tuuut, tuuut, tuuut, tuuut, tuuut, tuuut, tuuut, tuuut... . Population, Elisabeth Kaddish. Que puis-je pour vous ? » Dit une voix monocorde.
         
Oui, bonjour misses, Pendergast Harken & Smith Law & Finance Office ! Nous nous occupons du service du personnel de la FenixCorp et il nous apparaît qu’il manque certaines informations sur un dénommé Samuel Eliah Zylberstein résidant au Swann Building, 1456, West Central Park Avenue. Pouvez-vous nous aider ? »
         
Euh, ça dépend : il est presque 4 heures de l’après-midi ! Que désirez-vous savoir ? » ________________________________________________________________________________
*Sherman :
William Tecumseh Sherman (1820-1891) Général unioniste durant la Guerre De Sécession connu pour ses méthodes expéditives. Nom donné (sans doute par analogie) à un char d’assaut américain durant la Seconde Guerre Mondiale.
*Blackbirds :
Oiseaux noirs (en anglais).
*Borough :
Littéralement Bourg (en Anglais), nom donné aux cinq municipalités regroupées en 1898 pour former la ville de New York (City) : Manhattan, Brooklyn, Queens, Bronx et Staten Island



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Par Jason Paverny - Publié dans : Livres
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Dimanche 10 septembre 2006 7 10 /09 /Sep /2006 22:50


Il donnait ses directives au sergent Hawkins, son âme damnée, son homme de terrain. Tout le monde s’en méfiait, même leurs propres collègues et certains procureurs sans que personne ne se soit jamais mis en travers de leur route. Sous le couvert de leurs badges, tantôt ils rançonnaient les commerçants chinois, tantôt ils effectuaient des rafles commanditées par les familles siciliennes soucieuses de garder la main mise sur les territoires par-delà Canal Street. Sans trop se soucier du ramdam, Norman se parqua devant la voiture radio du 7ème precinct. Ce fut Gaspard Shoe, le petit cireur de chaussures, qui l’accueillit en premier.
          -« Salut Norm ! Attrape ! » Fit-il en lançant sa balle de base-ball.
Norman attrapa le projectile et renvoya en courbe facile.
           « T’es le meilleur ! »
Il y avait du monde sur le trottoir et les flics tous proches n’avaient pas l’air de plaisanter. Sûr que lieu avait dû leur remonter les bretelles, ce n’était pas le moment de se faire remarquer. Une grimace complice le fit comprendre au gamin.
          -« Hey, Red ! »
          -« Ah, il ne manquait plus que toi à cette réception ! » Fit l’imposant rouquin de sa voix rauque.
          -« Ils sont à la recherche de quoi : leur intégrité ? »
Le marchand de journaux lâcha un sourire avant de froncer les sourcils en signe de réprobation.
          -« Je ne sais pas exactement, je crois qu’ils ont perdu un homme ! C'est pas bon pour le business, tout ça ! Ca fait plus d’une heure qu’ils sont là à faire chier le monde ! »
          -« Beaucoup de gens se perdent, de ces temps-ci ! J’ai eu la visite d’un drôle de type, un avocat de Wall Street qui a également perdu quelqu’un ! »
          -« Mmm, un... avocat de Wall Street... ?! C’est la raison pour laquelle t’as sorti l’artillerie ? C’est aussi sérieux que ça ? »
          -« Peut-être bien, je ne sais pas… . Tu connais une ville d’Europe qui s’appelle Gstaad ? »
          -« J’n’y vais plus depuis que William Hearst y a acheté un chalet ! C’est la grande classe par-là ; les princes, les milliardaires et parfois les vedettes de cinéma vont y skier ! »
          -« Ah bon ?! Comment tu sais tout ça, toi ? »
          -« Je l’lis dans les potins d’la presse, pardi ! Et pourquoi cet intérêt soudain pour le ski ? Tu n’sais même pas en faire ! Va en Floride comme tout l’monde ! »
          -« C’est où exactement, ce trou ? Et, ça va charger dans les combien, des vacances de neige à Gstaad ? »
          -« Ce doit être en Suisse ou en Allemagne… ! Enfin, quelqu' part dans les montagnes ! Et puis, j’veux pas l’savoir ! J'n'aime pas la montagne, c'est plein d'montées et d'descentes et elles me font mal à la guibole ! Tout c’que j’sais, c’est qu’c’est trop cher pour moi ! Quand j’les vois s’pavaner sur la couverture des magazines alors que des gosses crèvent de faim dans les rues, ça m’rend malade ! Laisse-moi rentrer la dernière édition avant qu’il ne s’mette à doucher et dis-moi tout sur ton nouvel ami de... Wall Street ! »
          -« Je vais t’aider ! » S’empressa de dire Norman.
          -« Dis donc, ça fait combien d’temps qu't’as pas vu ton lit, toi ? » Norman eut vite fait de mettre Red au courant de l’affaire. Ce dernier resta sceptique, front plissé, casquette remontée sur l’arrière du crâne.
          -« Zylberstein, Zylberstein… : ce nom me dit quelque chose… ! » Pensa-t-il tout haut.
          -« Oui, il m’a semblé aussi… ! »
          -« Et l’avocat t’a déjà donné 1000$ d’avance, comme ça ? »
          -« Et il y en aura autant mercredi prochain ! »
          -« C'est bien la première fois que j'entends ça !  Enfin, au moins, tu vas pouvoir me rembourser c’que tu m’dois ! »
          -« Si ça ne te dérange pas, j’aimerais d’abord en savoir plus ; il se peut que j’aie des dépenses plus importantes que d’ordinaire ! »
          -« Mmmouais, c’est possible ! Méfie-toi quand même d’une telle générosité ! Si tu veux mon avis, il y a de grandes chances pour que ton bonhomme se soit fait refroidir et qu’ils cherchent à te faire porter le chapeau ! »
          -« Mmm, je vais voir. Ca m’arrangerait bien si je peux un peu me refaire sur ce coup-là : je vais avoir des frais sur ma caisse et je commence à avoir des comptes à rallonges un peu partout ! »
          -« Et comment a-t-il débarqué à ton bureau, cet avocat ? Comment te connaissait-il ? »
          -« Par l’article du Clarion… . »
          -« Celui de la semaine dernière ? Le coup du bijoutier ?! »
          -« Ben, c’est le seul article auquel je n’ai jamais eu droit en tant que dick* ! Je t’ai dit que je ne voyais pas cette publicité d’un très bon œil, ce n’est jamais bon de faire trop parler de soi dans ce boulot ! »
          -« Bah, sois plus prudent quand tu acceptes une affaire, alors ! »  
          -« Et tu crois que j’allais refuser 1000$ comme ça ?! »
          -« Ouais, n’empêche, j’n’aime pas beaucoup qu
'tu t’aventures en eaux profondes, les requins y sont plus gros et leur appétit plus féroce ! Enfin ; comme t’as accepté l’acompte, on n’a plus vraiment le choix ! » Fit-il d’un air réprobateur.
          -« Ce que je ne comprends pas c’est pourquoi les poulets ne s’en sont pas occupé mieux que ça ! C’est un notable, un de la haute, pourtant ! Généralement, ils ne ratent pas de telles occasions pour redorer leur blason. Ca aurait fait bien, dans la presse, s’ils l’avaient retrouvé ! » Remarqua Norman en se frottant la barbe.
          -« Qui sait ? Ils sont peut-être dans l’coup ! De nos jours, on ne peut plus rien exclure ! Pourtant, ce vieux bulldog de Grant n’est pas du genre à renâcler… ! Laisse-moi un peu le temps de débroussailler tout ça : je vais voir ce qu’je trouve sur ce Goldstein. »
          -« Zylberstein ! Samuel Eliah Zylberstein, ingénieur en construction, hydrodynamicien, architecte et introuvable ! »
          -« Ouais, ce nom m'dit vraiment quelqu'chose mais je n’me rappelle pas dans quelles circonstances j’l’ai entendu… . Mmm, ça m’reviendra ! Toi, tu d’vrais aller voir Coleman ! » Embraya-t-il illico.
          -« Ouais, il faut que j’y aille pour le remercier, de toute façon ; il m’a filé un bon tuyau pour la petite Nelson ! »
          -« J’ai appris, oui. Comme il n’a pas d’permis de conduire, ton architecte a sûrement dû commander un taxi un jour ou l’autre. On aura p't-être d'la chance que c' soit chez eux. Consulte bien leurs registres et n’aie pas peur de r’monter dans l' temps. S’il n’y a rien là, j'verrai c’que j’peux faire à la United Cab. Mais on peut supposer qu’il devait disposer d’une voiture de service avec chauffeur… . »
          -« C’est probable, oui. »
          -« Si tu veux un conseil, ne va pas à West Central aujourd’hui : va d’abord reprendre figure humaine ! Et puis, quand tu y vas, met des habits propres et fraîchement repassés. Et essaye de bien t' tenir : soit poli et garde une certaine réserve. Si tu vas dans l' beau monde, autant qu'on n' te prenne pas d'emblée pour un minable ! »
          -« Oui, ça va, je sais… ! »
          -« Evidemment, tâche d’en apprendre le plus possible sur lui : c’qu’il mange, c’qu’il met comme vêtements, comme after-shave, qui il fréquentait au boulot et en dehors, s’il allait au théâtre, au cinéma, ses loisirs, ses manies, ses défauts... . Interroge le plus de gens... et séparément ! C’est important ! Note tout : marques favorites, tout c’qui t’semble exclusif ! Un homme riche prend vite des habitudes. »

          -« Dis donc Red, tu ne vas pas m’apprendre mon boulot, quand même ! »
          -« Je m’demande parfois c’que tu ferais sans moi ! »
          -« Essaye plutôt de savoir s’il jouait, au lieu de me dire comment faire ! Ce n’est pas rare dans ces milieux, tu es bien placé pour le savoir ! »
          -« C’t’une idée, ouais ! Et surtout n’va pas seul à son atelier de Brooklyn, passe d’abord me chercher ; le secteur est plutôt isolé et assez mal fréquenté. Il n’y a qu’des terrains vagues, des usines en ruine, des bâtiments désaffectés et des casseurs de voitures : des Polonais, Russes ou quelque chose comme ça. Un vrai coupe-gorge ! »
          -« Oui, je connais le coin ! Ce n’est pas là que j’irais me promener par plaisir ! »
          -« Plutôt insolite qu’il ait installé un... atelier par-là, tu n’trouves pas ?! »
          -« Mouais, il faut voir ! Les terrains ou les bâtiments appartiennent peut-être à la société pour laquelle il travaille... ! Et puis, ils avaient probablement envie qu’on ne les dérange pas… . »
          -« Mmm, ce serait intéressant d' savoir c' qui s'tramait dans cet atelier. Prend toujours rendez-vous à son bureau mais, dans un premier temps, reste superficiel ; n’les attaque pas d’front, ne t’les met pas à dos dès l’début ! Si ça en vaut la peine, il sera toujours temps d’y retourner plus tard. L’avocat t’a parlé d’son job ? Tu sais sur quoi il bossait ? »
          -« Il m'a dit qu'il venait de terminer un important projet, sans préciser de quoi il s’agissait. »
          -« Mmm, ça n’a sans doute pas d’importance mais on pourrait gratter d' ce côté-là, sans faire d' remous... . Tu as eu raison d’sortir couvert ! Arrange-toi pour qu’ je sache toujours où tu es et où tu vas. Et tiens-moi au courant de c’que t’apprends d' ton côté ! »
          -« Pas d’inquiétude ; ce type était architecte, pas chef de bande ! A voir sa tronche, ce n’est pas le genre aventurier ! Je le vois plutôt boulot, opéra avec madame et hop, un bisou et une camomille avant d’aller dormir ! »
          -« C’est pas lui que j’crains ; c’est ton avocat d’client ! On n’est jamais trop prudent avec ce genre d’oiseau. Ils ont des priorités qui n’se soucient que rarement d’individus comme nous ! A leurs yeux, nous sommes... sacrifiables. Vois si tu peux apprendre quelque chose sur la gonzesse. Il n’a peut-être pas eu l’courage d' lui dire qu’il voulait rompre. »
          -« Mouais, je penche pour ce cas de figure. Je me demande d’ailleurs ce qu’elle peut lui trouver ? Peut-être s’était-elle montrée un peu trop pressante côté portefeuille et que notre homme a préféré prendre la tangente en laissant tout là ! »
          -« Je suppose que t’as suivi la procédure habituelle en c' qui concerne tes renseignements d’base ? »
          -« Ouaip ! Etat civil, archives de l’état et de la ville, services bancaires : tout le toutim ! C’est Ruth qui s’en occupe ; elle fait ça très bien ! »
          -« J'vais voir s’il a emprunté d’l’argent en dehors des circuits officiels ou s’il en doit à quelqu’un. Mmm, ça risque de prendre du temps ; on n’cause pas beaucoup dans c'milieu ! Et... ne mêle pas trop la petite à cette affaire ; le strict minimum ! »
          -« Petite, petite... ! Tu rigoles ?! Avec ses talons, elle fait quand même plus de 6 pieds ! Elle a encore failli me rompre le cou il y a moins d’une heure ! »
          -« Norm, s’il te plait ! »
          -« Pas de soucis, elle a pris un mois de congé pour réviser ses cours avant les examens. Qu’est ce que vous avez à la couver comme si elle était en cristal ?! C’est pour moi que vous devriez vous inquiéter, quand elle est dans mes parages ! »
          -« Norm, si t’étais passé par le dixième de c’qu’elle a connu, tu comprendrais bien des choses dans la vie ! Décrocher son diplôme de droit va être une sacrée revanche sur le sort, pour elle... et pour Jack. Tache de t’en souvenir ! »
          -« Je vais commencer à le savoir, depuis le temps que vous me rabâchez les oreilles avec ça ! Je crois contribuer un peu à son avenir aussi ; n’est-ce pas moi qui l’ai sur le dos tous les jours ?! »
     D’épais nuages s’amoncelaient dans le ciel. De violentes bourrasques emportaient tout ce qui pouvait l’être et poussaient les piétons dans les couloirs entre les buildings. Les drapeaux en façade de l’Ambassador Hotel claquaient sèchement. Au loin, le tonnerre gronda. Red s’empressa de couvrir tout ce qu’il pouvait d’un plastique maintenu avec des poids de balance. Profitant de son inattention, Norman tendit le bras et attrapa, dérobé sous le présentoir, un magazine au titre évocateur : "StarPix : Patty Cage, Une Demoiselle En Détresse !"

_________________________________________________________________________________________
*Dick :
Détective privé (en argot américain), terme utilisé de manière plutôt péjorative.



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Vendredi 1 septembre 2006 5 01 /09 /Sep /2006 13:02
         

          -« Je ne suis pas convaincu qu’ils savent vraiment ce qu’ils font, au conseil. Ce privé ne retrouverait pas sa propre mère s’il le devait ! Il sentait l’alcool et se disputait avec sa petite amie quand je suis arrivé. On les entendait depuis le couloir ; j’ai failli renoncer ! »
          -« Vous auriez dû, monsieur. Nous nous serions occupé nous même de cet architecte. Je vous assure qu’il ne nous aurait pas fallu longtemps pour le retrouver ! Maintenant ce Dummkopf va être dans nos pieds ! »
          -« Pas d’allemand, Max, pas d’allemand ! Vous savez bien ce que vous risquez si on vous entend prononcer ne serait-ce qu’un seul mot d’allemand ! Ceci dit, cela ne m’empêche pas de penser comme vous ! Dummkopf est le terme qui convient ! Ha ha ha ha ! Essayez donc de nous sortir de cet embouteillage avant la tombée de la nuit, Fred. Dame doit déjà être à l’entrepôt et elle déteste attendre ! Et puis, ce quartier me déprime : ça me rappelle Varsovie ! Il faudra d’ailleurs que j’en parle en haut-lieu. Une de nos agences avait un magnifique projet de cité modèle et d’immeubles de bureaux, si je me souviens bien. Personne ne se plaindrait si l’on rasait ces quelques blocs insalubres. »
          -« Vous avez raison, un incendie est si vite arrivé avec ces vieilles installations de gaz et d’électricité... ! Il pourrait y avoir de nombreuses victimes parmi la... population ethnique, il faut agir avant qu’il ne soit trop tard ! »
          -« Patience, Max, patience. L’avenir nous appartient... . »
La puissante voiture accéléra et traversa un carrefour plein-pots malgré les injonctions d’un agent de la circulation. Elle s’engagea dans une rue latérale pour finalement rejoindre les abords du fleuve Hudson et les entrepôts près des quais. Arrivée devant un bâtiment de brownstones* au panneau WARLEITZER AUTOMATION, elle freina et s’engagea dans une allée étroite et ombragée. Quelques secondes plus tard, la moto de sport anglaise suivit et ralentit sans s’arrêter. Son pilote anonyme se contenta de jeter un bref coup d’œil dans la venelle sans issue : vide !
     Ca faisait un bail que Norman n’avait pas eu autant d’argent en main, du moins, qui lui appartenait ! Mille dollars d’avance, la même somme mercredi prochain et encore la semaine d’après... : 4000$ par mois... ! Après tout, il n’était pas tenu d’un résultat… , du moins, pas dans l’immédiat ! Sûr que cette délicate affaire prendrait du temps, beaucoup de temps ! Ca semblait presque trop beau pour être vrai. C’était trop beau, en tout cas, pour foncer tête baissée. Avant toute chose, quelques vérifications s’imposaient. De trop nombreuses personnes s’étaient retrouvées avec des chaussures en béton au large de la baie parce qu’elles ne s’étaient pas suffisamment méfiées de beaux parleurs comme maître Harken de la Penderchose, fut-il installé sur Wall Street ou à Poughkeepsie !
     Premièrement : se rafraîchir le visage pour se réveiller, être certain de ne pas avoir rêvé !
     Deuxièmement : laisser un mot à Ruth pour savoir si elle est allée chercher le café en Colombie et, si elle le pouvait, obtenir le plus de renseignements possibles sur ce cabinet et sur ce Samuel Zylberstein. Barreau de la ville, cadastre, union professionnelle et... synagogue. Avec un tel patronyme, l’homme n’était pas bouddhiste et la secrétaire avait ses entrées. Autant faire feu de tout bois ! Voir aussi du côté des banques, des sociétés de crédit, des prêteurs sur gages. Peut-être avait-il des dettes ou des besoins d’argent ?
     Troisièmement : s’équiper pour le mauvais temps ! Norman ouvrit son vieux coffre et en sortit son Browning GP 45 ainsi que trois chargeurs remplis. Il vérifia qu’il n’y avait pas de balle engagée dans le canon, fit glisser la culasse, tira sur la gâchette. Le percuteur claqua sèchement dans la pièce silencieuse. Bien qu’il n’ait plus été utilisé depuis longtemps, le pistolet était soigneusement entretenu et graissé, conservé idéalement dans un chiffon huileux ; en parfait état de marche. Il y glissa un chargeur, mit le cran de sécurité et chercha le holster d’aisselle. Il prit la peine d’ajuster convenablement les courroies pour ne pas être gêné dans ses mouvements. C’est que la bête faisait son poids et avait des dimensions plus que respectables. C’était l’arme idéale si vous vouliez arrêter un buffle en pleine course ou, plus couramment, dissuader un des gangs portoricains de racketter les commerçants du coin ! La chose avait un effet dissuasif qui suffisait la plupart du temps à réprimer les velléités les plus téméraires ! Norm n’avait que rarement eu à l’utiliser et n’aimait d’ailleurs pas cela. Trop... bruyant, trop de recul... sans parler des conséquences définitives que son utilisation entraînait ! Il vérifia la validité de son permis de port d’arme et le glissa dans son portefeuille. Les flics étaient pointilleux à ce sujet, surtout quand on voyait le calibre !
     Quatrièmement : rendre visite à Red et voir ce qu’il pensait de tout cela. Le reste viendrait après un copieux repas et une nuit de sommeil.   Norman se frotta le menton ; sa barbe de trois jours accrochait mais cela attendrait, tout comme sa chemise tachée ! Il enfila son blouson d’aviation. Le A2 dissimulerait mieux son arme qu’un veston et lui permettrait de se déplacer, de conduire plus aisément que l’imperméable. Il attrapa son feutre et sorti en râlant que son paquet de Lucky Strikes soit vide.
     Cinquièmement : acheter des cigarettes !
     Sa voiture était stationnée non loin de là, derrière le coin. C’était une Hudson Hornet Sedan 4 portes de 1951... jaune ! Oh, ce n’était pas pour se rendre intéressant qu’il avait choisi cette teinte : simplement parce que sur les 27665 taxis qui parcouraient la ville à toutes heures, les trois quarts étaient... jaunes ! Il pouvait, dès lors, faire quatre fois le tour d’un bloc sans se faire repérer et avait même poussé le vice jusqu'à se balader avec un panneau de pavillon dans la malle arrière au cas où un camouflage plus complet se revélerait nécessaire. Ce n’était cependant pas le principal atout de l’engin. Dès sa démobilisation de la Navy, Norman avait piloté une Hornet 2 portes dans d’innombrables courses à travers les états de l’Union durant plus de quatre ans. Avec un certain succès, d’ailleurs, tant grâce à son coup de volant, tout en finesse, qu’aux qualités intrinsèques de sa machine. Ce modèle possédait pas mal de prédispositions, en effet. Train roulant efficace, légèreté du groupe propulseur, solidité de la conception. Il en connaissait le moindre boulon, la moindre pièce. Il avait fait alléger une caisse, durcir les suspensions, renforcer les freins et simplement greffé son moteur de compétition et ses accessoires quand les modifications des règlements les avaient rendus obsolètes. Le six cylindres en ligne compressé pouvait être aussi sobre et sage que la berline d’origine mais il lui suffisait de tourner une molette pour que ce dernier délivre 250 chevaux et ingurgite les 25 gallons du réservoir comme rien ! Par mesure de précaution, la course de stock-cars vous en apprend beaucoup à ce sujet, Norm avait placé des renforts sous les pare-chocs chromés et soudé d’épaisses tôles dans les portières. Deux baquets individuels importés d’Angleterre avaient avantageusement remplacé la banquette avant et un rudimentaire arceau fait-maison complétait le dispositif de sécurité tout en contribuant à la rigidité de l’ensemble. Il fallait un bazooka pour l’atteindre au volant ! Le levier de la boîte de vitesse manuelle, prélevée sur une Studebaker Hawk, avait été transféré de la colonne de direction au tunnel central, entre les sièges. Le tableau de bord comprenait maintenant, outre ses basiques instrumentations d’origines, un indicateur de pression à l’admission, un indicateur de pression d’essence, les diverses températures de fonctionnement et, fixé devant le volant, un compte tours avec mouchard de surrégime. Le tout avait été intégré proprement. Norm avait également installé un compartiment secret, sorte de seconde boîte à gants discrète fermant à clef et pouvant accueillir une arme, ou quoique ce soit de cet acabit, et une radio multi-bande qui permettait d’entendre les communications de la N.Y.C.P.D., des pompiers, des taxis et parfois même, en cherchant bien, des autorités portuaires ! Mais aujourd’hui, elle resterait muette. Trop fatigué pour en supporter les grésillements, trop préoccupé pour en ajuster la fréquence.
     Le vent se levait. Cela n’annonçait rien de bon, le temps tournerait vite à la pluie. Les premiers nuages sombres apparaissaient dans le ciel... .
     Seamus Fenimore Devlyn était un autre de ces personnages typiquement New Yorkais, presque une caricature. Certains lui trouvaient même des airs de James Cagney… avec quelques pouces de plus, tant par la taille que par la ceinture ! Casquette éternellement vissée sur le crâne, à près de 65 ans, il vendait des journaux dans une aubette située devant l’Ambassador Hotel, sur Bryant Park, et la plupart des gens le connaissaient sous le surnom de Red. Il agrémentait son commerce en vendant quelques revues coquines sous le manteau et, surtout, en prenant des paris sur toutes les grandes rencontres sportives du pays, voire les élections présidentielles. Cet Irlandais de pure souche avait jadis connu son heure de gloire en boxant, avant qu’une blessure à la jambe ne l’éloigne définitivement des rings. Il devait, évidemment, son pseudonyme à sa chevelure orange confirmant, si besoin était, ses origines. Lui et Mamma Olson, une solide Norvégienne qu’il avait rencontrée à Terre-Neuve pendant ses années de marine marchande, son épouse depuis plus de trente ans, n’avaient pas pu avoir d’enfants. Alors, ils recueillaient, blanchissaient et nourrissaient les gosses paumés du Lower East Side dans un vieux browstone*, près du pont de Brooklyn, non loin des quais de l’East River. Les gosses, plus d’une vingtaine en général, recevaient une éducation rigoureuse, allaient à l’école et étaient assistés dans leurs études aussi bien que possible. En échange de quoi, lors de leur temps libre, l’après-midi, ils devaient aider Red et Mamma en portant les journaux, en les vendant de Battery Park aux limites de Harlem, en cirant les chaussures, en faisant les courses pour les vieux du quartier ou en s’occupant des plus petits, du ménage, du linge ou du ravitaillement. Un couvre-feu graduel était instauré d’après l’âge ou l’activité. Il n’était pas obligatoire d’être interne pour bénéficier de leur bonté : tout juste fallait-il avoir une bonne hygiène, être poli, courtois et, surtout, honnête. Les pourboires et autres gratifications généreuses étaient rassemblés chaque soir avant le repas et redistribués de manière équitable, d’après l’état des finances communautaires, les résultats scolaires, la difficulté de la tâche accomplie, le courage ou le mérite dont vous aviez fait preuve. Si on ne se pliait pas à la discipline, on n’avait pas sa place à table. Les règles étaient les règles. Tout le monde les connaissait. Toute transgression était sanctionnée. Et il valait mieux ne pas tomber dans les énormes paluches de l’ancien boxeur si vous lui aviez manqué de respect ou tenté de l’arnaquer, malgré son âge et sa patte folle ! Cette institution d’assistance publique improvisée avait fini par s’attirer la sympathie de tous, même des autorités. Il n’était pas rare qu’un agent de quartier leur amène un nouveau pensionnaire affamé ou transi de froid sans même qu’un papier officiel ne soit rempli. Les bassines et les marmites de la maison n’avaient que rarement le temps de refroidir. Et pourtant, la bonne soupe revigorante du soir, les vêtements et les draps propres séchaient bien des larmes. Combien de ces petits rats des villes n’y avaient pas trouvé leur planche de salut ? Combien d’entre eux n’avaient abordé la vie avec des perspectives nettement plus favorables et combien avaient, grâce à cela, trouvé un bon boulot, rencontré l’âme sœur et fondé une famille ? Il y avait sans doute eu des échecs mais, même si ce dévouement quasi sacerdotal n’en avait sauvé qu’un, le jeu en valait la chandelle. Toujours mieux que de mourir de faim ou de tomber dans les griffes des gangs organisés beaucoup moins scrupuleux du bien-être de leurs petites mains. Le quadrillage journalier des artères de l’île, conjugué aux nombreux clients et connaissances de Red, formaient le plus extraordinaire réseau de renseignement de la ville. Tous les gosses avaient un dime* leur permettant de téléphoner en cas de problème ou s’il se passait quelque chose de particulier. Les appels aboutissaient au téléphone public de Bryant Park, à quelques pas du kiosque de Red. Ainsi dispatchées, les informations étaient dès lors revendues à des journalistes, des échotiers ou à... un privé ! Simple, efficace et redoutablement fiable.
     En arrivant par la 42ème Rue, Norman vit que le carrefour était particulièrement encombré. Un policier y faisait la circulation à grand renfort de coups de sifflet. Des barrières avaient été disposées sur la route et plusieurs véhicules de police et de pompiers en bloquaient partiellement l’accès. Un attroupement semblait s’affairer autour d’une bouche d’égout. Le capitaine Donahue avait fait le déplacement en personne ; ce devait être grave !

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*Brownstone : Brique de couleur terra cota foncé laquelle qui, par extension, a donné sa dénomination aux constructions l’utilisant, très nombreuses au début du 20ème Siècle tant pour les habitations que dans l’industrie.  
*Dime
: Pièce de dix cents (en argot américain).



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Par Jason Paverny - Publié dans : Livres
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Dimanche 27 août 2006 7 27 /08 /Août /2006 14:25



        Wall Street ?! Hm ! Pourquoi ne pas vous adresser à Pinkerton* ? Ils ont plus l’habitude des embarras que peuvent rencontrer les... cols blancs de la finance ! »
          -« Nous recourons parfois aux services de l’agence Pinkerton, en effet. Cependant, dans ce cas particulier, nous pensons qu’il n’est pas adéquat de déployer de tels moyens ! A vrai dire, notre cliente est un personnage public ne pouvant se permettre aucun risque de fuite ! Disons que... vos méthodes seraient plus en rapport avec la discrétion qu’elle recherche. De plus, vous jouissez d’une excellente réputation. Un article du New York Clarion a fait votre éloge quand vous avez résolu l’affaire Berg & Mayer, le mois dernier... . »
          -« Berg &... ?! Ah oui ; le vol à la bijouterie ! J’ai eu beaucoup de chance et un peu de flair ; le coupable n’était pas bien loin ! »
Norman resserra son nœud de cravate et tenta de dissimuler la tache de pure malt. En remettant son fauteuil à place il put apercevoir, en bas dans la rue, une limousine européenne, noire, rutilante, superbe, et deux gorilles aux aguets. La camionnette de Ping, le blanchisseur chinois, annonça son arrivée à grand renfort d’avertisseur. Il referma la fenêtre et invita l’homme à s’asseoir tandis que miss Weiller quittait la pièce en laissant malicieusement un cran à la porte afin d’entendre la conversation.
          -« Et de quelle utilité puis-je vous être, maître Harken ? » Fit-il encore de son meilleur langage.
          -« Vous avez raison, allons droit au but ! Et bien, figurez-vous que ma... cliente désirerait retrouver un homme auquel elle tient particulièrement ! »
          -« L’aurait-elle égaré, maître Harken ?! Comment diable peut-on égarer quelqu’un ?! »
          -« C’est à dire que… ma cliente... entretenait des relations plutôt intimes avec un homme tout à fait respectable. Ils allaient se fiancer et... ce dernier a disparu sans laisser d’adresse ! Comme ça, sans raison ! C’est assez inhabituel, voire inquiétant, avouez-le ! »
          -« Disparu !? Et pourquoi ne pas vous adresser à la police ? La N.Y.C.P.D.* est assez efficace quand il s’agit de retrouver des gens. Ils ont des moyens nettement plus appropriés et entièrement gratuits ! »
          -« Disons que ma cliente ne peut se permettre de s’impliquer de la sorte : je vous l’ai dit, faire appel à l’agence Pinkerton ou aux services de police en son nom équivaudrait à publier un article dans le Clarion ou le Times ! Cela aurait de fâcheuses conséquences en ce qui la concerne. Vous le comprendrez aisément. Et puis, le disparu est un adulte en pleine possession de ses moyens. Chacun est libre de ses mouvements comme vous le savez et... la police de New York n’a pas eu l’air de prendre l’affaire au sérieux lorsque sa disparition a été signalée. Ni même lorsque nous nous sommes adressé à eux, par après. Ils ont d’autres chats à fouetter que de rechercher un quinquagénaire en goguette, ont-ils plaidé ! »
          -« La police plaide rarement, maître : elle incrimine ! Un dossier a été ouvert ? »
          -
« Oui. »
          -
« Qui était l’officier de police responsable ? Vous connaissez son nom ? »
          -« Le sergent détective Grant, du 20ème precinct*. »
          -« John Grant, le... sergent John Grant ? »
          -« Oui, c’est exact. Vous le connaissez ? »
          -« On peut dire ça, oui ; je le connais ! Un bon flic... en fin de carrière. Il a beaucoup d’expérience. Je ne savais pas qu’il avait été muté dans le 20ème, près du parc… . » Répondit Norman, souriant en pensant à la grosse bedaine de John Popeye Grant courant après les travestis et obsédés de tous poils dans les sous-bois de Central Park. Qui avait-il donc irrité pour qu’on le récompense de la sorte ?
          -« Qui est votre cliente ? »
          -« Ma cliente désire rester anonyme, vous le comprendrez... . »
          -« ... aisément ! Mmm, passons… . Et... si vous me parliez du disparu ? J’espère que vous pouvez me donner son nom, à lui, sinon ça risque d’être difficile ! »
          -« Il se nomme Samuel Eliah Zylberstein. Il est veuf, sans famille, a 59 ans et vit au Swann Building sur West Central Park Avenue, numéro 1456 : un hôtel de maître, face au parc. »
          -« Ce qui explique pourquoi le dossier a été établi dans ce precinct. Face au parc, vous dites ? C’est en plein Millionaires’ Row*, si je ne m’abuse ! »
          -« L’employeur de monsieur Zylberstein est soucieux du bien-être de son personnel. Monsieur Zylberstein n’est pas n’importe qui ; c’est une sommité dans son domaine, savez-vous ; son Triplex lui est gracieusement octroyé dans le cadre de ses fonctions. »
          -« Puis-je savoir quel est donc ce généreux employeur et dans quel domaine votre bon monsieur Zylberstein excelle-t-il ? »
          -« Monsieur Zylberstein est architecte-ingénieur en travaux publics. Il travaillait sur un chantier majeur de la FenixCorp lorsqu’il a mystérieusement disparu. » Répondit-il sèchement, visiblement agacé par l’empressement du détective.
          -« La FenixCorp… ! Et depuis quand n’a-t-il plus donné de ses nouvelles ? »
          -« Monsieur Zylberstein a disparu depuis trois mois... . »
          -« Trois mois !! »
          -« Oui, plus ou moins. Notre cliente a passé la soirée du 9 janvier en sa compagnie. Ils ont mangé au Provence, l’écailler français sur la 8ème Avenue, et se sont séparés vers vingt et une heures. Elle ne l’a plus revu depuis car elle se rendait en Europe le lendemain. »
          -« Où en Europe ? »
          -« A Paris, pour ses affaires, et à Gstaad, faire du ski. Pourquoi cette question ? »
          -« Comme ça, par curiosité ! Pour avoir des repères, disons... . Et, elle ne lui a pas téléphoné une fois là-bas ? Ils ont le téléphone par-là, non ? »
          -« C’est à dire... , euh, elle n’était pas en mesure de le contacter... ! Ma cliente n’a plus eu de nouvelle depuis cette soirée du 9 janvier, comme je vous l’ai dit. »
          -« Okay, j’en prends note ! Autre chose sur votre bonhomme ? Pas de problèmes professionnels ? Rien de particulier dans son travail ? Pas de divergences de vues avec ses patrons ? Cela arrive souvent, vous savez ! »

        -« Non, rien de tel. Je vous l’ai dit. D’après ses proches collaborateurs, au bureau Dell Ferris, des gens charmants et réellement concernés d’ailleurs, monsieur Zylberstein travaillait sur la phase finale d’un important projet. Il projetait de convoler en justes noces dans des délais relativement proches et un voyage d’agrément avait déjà été planifié. Ses employeurs ont signalé sa disparition à peine deux jours après qu’il n’ait plus donné signe de vie et, comme je vous l’ai dit, personne n’en a fait grand cas. Hormis notre cliente, bien sûr. Elle ne peut malheureusement, vu sa situation, intenter aucune action officielle au risque de s’exposer. »
          -« Il y a toujours la possibilité que notre homme soit passé à la concurrence. Ils ne vous ont peut-être pas tout dit, chez son employeur ! Avez-vous déjà envisagé cette hypothèse ? »
          -« Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir donné de ses nouvelles à sa future compagne ? Et je puis vous assurer que le bureau Dell Ferris et la FenixCorp nous ont entièrement soutenus dans nos démarches. Ils nous ont tout deux ouvert leurs portes afin de faciliter les premières recherches et ont pesé de tout leur poids auprès des autorités. Sans succès, malheureusement. Mais nous ne sommes pas experts en la matière, je dois l’avouer, d’où ma visite... . »
          -« Oui, je ne suis pas certain de pouvoir vous être d’un grand secours, maître. Les résultats ne sont jamais garantis, encore moins après trois mois. Néanmoins, si vous désirez malgré tout faire appel à mes services, je devrais pouvoir m’occuper de votre affaire. Je demande 30$ par jour plus les frais. Une avance d’une semaine est demandée à l’ouverture du dossier et au début de chaque nouvelle semaine d’enquête. Je me réserve le droit de signaler toute menace ou pression à mon égard et envers les membres de cet office ainsi que toute malversation à caractère criminel aux autorités compétentes et d’abandonner l’affaire si tel était le cas, sans remboursement... . Je vais vous faire préparer un contrat type au dos duquel mes conditions sont imprimées. » Fit Norman d’un trait.
Il devait connaître sa litanie par cœur, comme un rituel avant chaque nouveau dossier. Il se leva, contourna le bureau d’un pas décidé et poussa la porte vitrée. Ruth lui tendit les formulaires standards sans qu’il n’eut à le demander, sourire espiègle aux lèvres.
          -« Pourrait-on avoir deux cafés, miss Weiller. Merci ! »
          -« Du café !? Ca fait une semaine qu’il n’y en a plus ! »
          -« Et bien, allez nous en chercher, alors ! » Fit-il en la fixant du regard.
La jeune femme attrapa ses gants, foulard et sacoche d’un air offusqué avant de sortir en claquant la porte, pour montrer son mécontentement... ou sa frustration de ne pouvoir entendre le reste de la conversation. Cela eut pour seul effet de faire sourire Norman. Il revint s’asseoir face à l’avocat, papiers en main, satisfait de lui.
          -« Je vous ai préparé le curriculum vitæ de monsieur Zylberstein ainsi qu’une lettre de recommandation pour vous rendre chez lui où son majordome vous accueillera. Ses employeurs se feront un plaisir de vous recevoir, le cas échéant, en leur siège social de la 5ème Avenue. Voici leurs coordonnées. Inutile de vous y rendre sans rendez-vous préalable. Je vous demanderais également de vous montrer aussi discret que possible auprès des voisins de monsieur Zylberstein, le Swann Building est un endroit calme dont les occupants n’aiment pas être dérangés. Je vous prierais donc de bien vouloir respecter leur quiétude ! »
          -« J’y penserai lorsque j’irai les interroger, maître Harken ! Les voisins entretiennent parfois des rapports privilégiés et se font aussi des confidences, il serait bon de s’assurer si ces derniers ne savent rien ! »
          -« Bien que cette perspective ne m’enchante guère, la police les ayant déjà suffisamment importunés comme cela, je vous laisse le soin de le faire en toute discrétion ! Euh, vous remarquerez que j’ai également joint des éléments... personnels et une photographie récente fournis par ma cliente, une avance de 1000$ et les clefs de l’atelier où il a l’habitude de travailler, à Brooklyn ! » Fit-il en tendant une grande enveloppe de papier kraft, les mains toujours gantées.
Bien qu’il ne sut pas exactement ce qu’était un curriculum vitæ, le détective se doutât qu’il s’agisse d’une sorte de résumé. Ce fut, cependant, la liasse qu’il examina en premier… . Une bague de papier bleu de la Eastern Credit enserrait les billets de 20$ neufs !
          -« 1000$ ! Hem ! Je vous fais une quittance : très important de faire un reçu ! Je suppose qu’il est inutile de vérifier ! » Dit-il en sortant à grand peine un carnet du tiroir.
           « Dites-moi, maître Harken, vous connaissez votre cliente depuis longtemps ? »
          -« Depuis quelques années, en effet ! Une personne très bien : bonne éducation, d’une intelligence peu commune et très belle femme de surcroit. » 
 
         -« Mmm, et sans doute nettement plus jeune que notre... architecte ingénieur ?! »
          -« Oui, je vois où vous voulez en venir… . Je me permets cependant de vous rappeler que c’est sur son initiative que nous requérons les services d’un enquêteur privé ! »
          -« Simple question, maître, simple question ! Et vous-même, vous connaissez monsieur Zylberstein ? »
          -« Il a dessiné les plans et chapeauté les travaux de plusieurs chantiers d’exception ! Un véritable génie, à ce que l’on dit, et un homme au grand cœur, d’après tous les témoignages que nous avons pu recueillir mais... . Il n’est cependant pas client de notre cabinet. Je ne le connais pas personnellement, si c’est ce que vous vouliez savoir. »
       
   Savez-vous s’il... était atteint d’une maladie ou d’une infirmité demandant des soins particuliers… comme le diabète ou quoique ce soit ? Ou... s’il conduisait et, si oui, quel véhicule ? »
          -« Non, rien de tel. Il n’a pas de permis de conduire et si ce n’est le port de lunettes correctrices assez fortes, il était en excellente santé. Tout est consigné dans le rapport préliminaire que je vous ai remis, monsieur Yeager, nous y avions pensé ! » Ajouta-t-il l’air satisfait.
          -« Ah oui ; le rapport... ! »

Ruth replia soigneusement son fichu en triangle et le passa sur la tête, arrangea sa mèche en un réflexe nerveux.
          -« Chaque fois que ça devient intéressant, il s’arrange pour m’éloigner ! » Maugréa-t-elle en dévalant les escaliers.
           « Du café ! Ca doit faire plusieurs années qu’il n’en a pas bu ! Il préfère son whisky, une bière ou tout ce qui contient de l’alcool ! Et avec quel argent dois-je acheter ce... café, avec quel argent ? Des fois, je me dis que j’aurais préféré travailler comme serveuse ou comme bibliothécaire à l’université ! Pffff, je vous étranglerais, Norman Yeager ! Un jour, je le promets, je vous prouverai à vous et à tous les machistes de votre espèce qu’une femme peut faire tout ce qu’un homme fait... en mieux ! Après tout, Ginger Rogers ne danse-t-elle pas aussi bien que Fred Astaire mais en hauts talons ?! » Pensa-t-elle quasi tout haut en débouchant sur la rue.

L’air chaud et le bruit de la circulation lui montèrent au visage. Elle remarqua pareillement la grosse voiture noire et les deux sbires fumant leurs cigarettes avant de se lancer à l’assaut des dalles inégales du trottoir... non sans avoir ressenti leurs regards dans son dos.
           « 018-TFC, immatriculée à New York : je verrai ce que je pourrai apprendre sur vous, maître Harken. Je suis sûre que vous n’êtes pas clair. Pourquoi un cabinet disposant, soi-disant, de moyens aussi importants ferait-il appel à un petit détective de troisième zone comme Norman Yeager ? Et je doute que vous lisiez réellement le Clarion ; trop... populaire pour un homme de votre rang ! Je m’étonne même que vous ayez pu situer ce quartier tout entier ! » Spécula-t-elle encore en tournant le coin.
          -« Ne craignez-vous pas que je découvre l’identité de votre cliente lors de mes investigations ? S’ils étaient intimes et il est probable que je l’apprendrai à un moment ou un autre ! »
          -« Mais c’est dans l’ordre des choses, monsieur Yeager... . » Répondit l'avocat d'un ton glacial.
          Je vous l’ai dit, si je mets à jour une embrouille de quelque sorte, je n’hésiterai pas à la signaler aux autorités. Que ce soit clair dès à présent ! »
          -« Disons que si vous deviez apprendre qui est notre cliente, nous apprécierions que vous conserviez une certaine retenue. »
          -« Cela va sans dire, maître Harken. Je suis tenu par le secret professionnel même si peu de mes collègues en font cas… . »
          -« J’en suis persuadé, monsieur Yeager. Sachez que nous mettrions immédiatement un terme à notre collaboration si tel n’était pas le cas… . »
Il signa chaque feuillet du contrat, apposa la formule ad hoc au bas de la dernière page et sépara lui-même les originaux des copies carbone avant de reposer celles-ci sur le buvard.
          -« Je... ne vois pas vos... coordonnées dans votre rapport. Comment ferai-je pour vous contacter ? Comment fait-on si je retrouve votre brave architecte ? » Demanda encore Norman Yeager en extirpant la dernière cigarette de son paquet de Luckies.
          -« Voici ma carte professionnelle. Le numéro de téléphone qui y figure est exclusif, il vous est réservé le temps de votre enquête. Vous pouvez appeler à toutes heures du jour ou de la nuit, sept jours sur sept. S’il n’y a personne, laissez-y un message ; il sera enregistré. Nous attendons un rapport hebdomadaire écrit sur l’avancement de vos recherches en échange duquel une autre avance de 1000$ vous sera à nouveau allouée. Un coursier passera chaque mercredi à... disons... 17 heures. Après étude, nous vous aviserons de nos décisions quant à la poursuite de notre... coopération. Et si, pour une raison quelconque, le rendez-vous devait être remis, ne vous inquiétez pas : nous savons où vous trouver ! »
Si l’inflexion n’était pas menaçante, cela n’en était pas moins une mise en garde. Norman en fut conscient. Car aussi maniéré qu’il soit, maître Harken n’était qu’un loup sous une toison d’agneau. Norman caressa son Zeppo cuivré en fixant l’avocat dans les yeux et alluma finalement sa cigarette. Peut-être aurait-il dû renoncer, peut-être aurait-il dû se cantonner à ses adultères ou vols de bijoux mais l’homme avait su lui fournir des arguments plus que convaincants : mille par semaine, pour tout dire... .
    L’avocat enfourna ses papiers dans la mallette, se leva, le salua d’un geste discret, d’une raideur presque soldatesque. Il n’y eut pas plus de poignée de main ; cet usage antédiluvien ne devait sans doute plus être pratiqué que dans les milieux modestes. Wall Street ne faisait plus partie de la cité depuis un moment déjà. Maître Theodore F. Harken de la Pendergast Harken & Smith Law & Finance Office trouva seul son chemin comme il l’avait fait en arrivant. Etrange bonhomme ! Quelle était la part de mensonge et de vérité dans son histoire de fiancée éplorée ? Quel rôle voulait-on qu’il joue dans ce tissu de mensonges et de sous-entendus ? L’inconnue n’avait pas les moyens de se payer les services d’un prestigieux bureau d’investigations mais son avocat proposait 1000$ d’honoraires par semaine : trois fois plus que nécessaire ! Et puis, elle s’était quand même payé un luxueux voyage en Europe… ! Tout sonnait faux dans cette affaire. Norman Yeager ne broncha pas. Il resta silencieux, debout face à son bureau, éteignit méthodiquement sa sèche et saisit la liasse de dollars encore lisses, encore vierges comme disait
Red. Il la feuilleta tel un livre, la caressa, la huma... . Il regarda son client aboyer des ordres à ses deux chiens de garde : l’un d’eux lui ouvrit la portière et le petit homme s’engouffra dans la luxueuse limousine ; une Mercedes-Benz modèle 300C, six cylindres, châssis rallongé, extrêmement rare. Une perle, tant par sa mécanique puissante, son confort, que par sa ligne aérienne.
          -« Qui est ce type, le prince des ténèbres ? » Ironisa-t-il en voyant la voiture s’éloigner.
    
Un homme d’une cinquantaine d’année, de petite corpulence, richement vêtu, sortit d’un immeuble du vieux West Side, cette partie de Manhattan aux bâtiments décrépits si diversement peuplée que les guides touristiques ignoraient subtilement. Il avait une démarche raide, des petits pas rapides et tenait une serviette de maroquin marron à la main. Il fit un geste et parla sèchement à deux balaises en complets foncés. L’un s’installa au volant. L’autre lui ouvrit la portière arrière avant de prendre place à côté du chauffeur. La majestueuse automobile s’ébranla sans un bruit et se mêla au flux chaotique du trafic tandis qu’un étonnant motard tout de noir et de cuir vêtu, casqué, visage dissimulé sous un foulard sombre et des lunettes protectrices observait la scène de loin et démarra à leur suite... .
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 *Pinkerton : Allan Pinkerton (1819-1884) émigrant écossais, fondateur des services de renseignements Unionistes (Nord) durant la Guerre De Sécession et d’une agence privée de détectives à Chicago dont les bureaux de la côte Est se situent à New York. La plus importante et sans doute la plus réputée des agences de détectives au monde.
*N.Y.C.P.D. (New York City Police Department) : Administration regroupant les différents services de police de la municipalité de la ville de New York, précurseur de la N.Y.P.D. actuelle.

*Millionaire’s Row : Littéralement, L’Allée Des Millionnaires (en Anglais). Section d’avenues et de rues faisant face à Central Park où, au début du 20ème siècle, les plus fortunés s’étaient fait construire d’étonnants hôtels de maître.
*Precinct : Zone ou secteur de la ville alloué à un poste de police. Plusieurs precincts forment un district.



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Par Jason Paverny - Publié dans : Livres
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Vendredi 9 juin 2006 5 09 /06 /Juin /2006 04:35
         

          -
« Je suis vraiment désolée.» Fit-elle en se retenant toujours de rire.
          -
« Je me demande parfois si vous n'êtes pas une sorte d'espionne, une arme secrète qui m'aurait été envoyée dans le seul but de m'anéantir, lentement, à petit feu ! »
          -
« Vous exagérez, comme toujours ! Et qui voudrait vous détruire ? Laissez-moi vous aider. »
          -« Ce n'est pas grave, ça ira, Ruth ! Au moins le verre n'est pas cassé. Le but est de déguster un tel nectar, pas de s'en asperger comme d'un after-shave ! Et de grâce, évitez simplement d'entrer comme ça ! Imaginez que je sois occupé avec un client ! »
          -« J'ai entendu la radio et nous n'avons pas de rendez-vous cette semaine. Vous oubliez que c'est moi qui les note sur votre carnet ! Il y a une chemise propre dans le deuxième tiroir du meuble. Je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas mais, vous ne devriez pas boire de si bonne heure, ce n'est pas bon pour vous ! De plus, cela vous donne mauvaise haleine et vous rend irritable ! »
          -« De si bonne heure ! Voilà trois nuits que je ne dors pas, trois nuits que je planque à Yonkers le long du chemin de fer ! 72 heures devant un hôtel minable à attendre dans ma voiture ! Je pourrais vous donner les horaires de tous les trains quittant la ville par le Nord, si je voulais ! »
          -« Et... ?! »
          -« Et, comme je le pensais, il ne s'agissait que d'une fugue amoureuse. Les tourtereaux se sont pointés à minuit pour n'en ressortir que peu après huit heures du matin, main dans la main. La fille du roi de la bonneterie file le grand amour avec l'ancien chauffeur de son paternel ! Stupide d'avoir appelé plusieurs fois la même compagnie de taxi pour rejoindre son prince charmant... . »
          -« Affaire C. Nelson 5708 0402 à ranger dans la colonne des OUT, alors ?! » Fit-elle en arborant toujours cet entrain exaspérant.
          -
« Attendons un peu, on ne sait jamais, il se peut que le client demande un complément... . » Ajouta le détective comme pour réprimer toute initiative.
          -
« Vous me devez encore 57$ et 65 cents et je vous rappelle que le loyer de ce mois-ci n'a pas encore été réglé ; monsieur Katz va encore râler ! »
          -
« Non, c'est fait ! Je suis passé le voir dans son stock en arrivant. »
          -« Et vous n'avez pas de reçu... . »
          -« Il est posé sur votre bureau. Vous avez même réussi à endoctriner ce vieil anarchiste de Simon Katz : il m'en a fait un sans que je ne demande quoique ce soit ! »
          -« Comment voulez-vous que je tienne vos livres à jour si vous ne me fournissez pas de preuves de payement ? »
          -« Je vous croyais en congé ! Ne m'aviez-vous pas demandé un congé d'un mois pour préparer vos travaux de fin d'études ?! »
          -« C'est mon dernier jour : mon congé commence ce soir ! " Répondit-elle d'une grimace !
Cette tendance à toujours vouloir avoir raison si typiquement féminine allait encore dégénérer quand une voix inconnue interrompit les débats.
          -
« J'ose espérer que cela ne va pas contrarier vos activités, monsieur Yeager ! »
Un homme d'une cinquantaine d'années, de petite taille, à l'allure élégante et l'intonation distinguée s'inclina comme pour s'excuser de son intrusion.
          -
« Theodore F. Harken...  » Dit-il de son accent de la Nouvelle-Angleterre.
          
«  ... avocat à la Pendergast Harken & Smith Law & Finance Office établie sur Wall Street. »  Ajouta-t-il de manière pédante.
Norman resta interloqué un court instant avant que son instinct de New Yorkais ne remarque le manteau en poil de chameau entrouvert sur un costume croisé de coupe européenne valant au bas mot un milier de dollars sur la 5ème Avenue. Il sentit le cuir de ses mocassins, les entendit même couiner. Il vit que maître Harken tenait son chapeau et sa mallette de pleine peau comme des remparts devant lui, qu'il gardait ses gants malgré la chaleur et plus significatif sans doute, n'avait esquissé aucune intention de poignée de main, de... contact physique. D'ailleurs, ce sourire derrière une moustache à la Errol Flynn n'était-il pas plutôt une grimace de mépris, de répulsion face à la modestié des lieux, à la médiocrité de ce décor que ni la position qu'il occupait dans son cabinet pour rupins, ni son anglais de Harvard et encore moins ses airs de dandy n'avaient préparé à coudoyer. Cette seconde avait suffit au détective pour savoir que l'air pincé de son interlocuteur, sa retenue, sa correction étaient autant de barrières entre leurs mondes respectifs.

     Ruth coupa la radio, remonta les persiennes et entrouvrit la fenêtre à guillotine. Le soleil pénétra dans la pièce en s'appuyant sur un nuage de nicotine.






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Par Jason Paverny - Publié dans : Livres
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Jeudi 8 juin 2006 4 08 /06 /Juin /2006 04:23
         
          -
« Bagels* !! » Fit soudain une voix haut perchée.
Norman sursauta, la jambe se raidit, le centre de gravité se modifia, la balance bascula et... ce fut l'embardée ! Ruth Weiller venait de faire irruption dans la pièce en brandissant un sac de papier kraft. Archimède, Newton, Einstein et le Professeur Fou de Felix Le Chat sourirent ravis de de voir que leurs vies de calculs et d'expérimentations n'avaient pas été vaines.
          -« Miss Weiller, combien de fois ne vous ai-je demandé de... »
          -« ... ne pas entrer ici sans frapper ! Je suis désolée. Vous ne vous êtes pas fait mal, j'espère ? » Fit-elle en essayant de ne pas rire.
          -
« Si, extrêmement ! A mon amour-propre ! Un pure malt de douze ans d'âge, en plus ! »
Ruth était une jeune femme de 25 ans, grande, mince, trop peut-être, aux interminables jambes gainées de Nylon éternellement plantées sur des talons de 6 pouces. Elle aurait éveillé de nombreuses passions, sans doute, si elle avait pu mettre ses atouts en valeur. Elle avait un petit quelque chose sous cette chevelure geais sans que l'on puisse vraiment dire quoi. Etait-ce ses sourcils volontaires, ses yeux verts, vifs et intelligents, son nez fin légèrement retroussé, sa grande bouche gourmande et malicieuse, ses mains longues et gracieuses... ? Pourtant, avec ses austères tailleurs, son rigoureux chignon, ses petites lunettes cerclées de fer, la pâleur de son teint et, surtout, le parrainage de rabbi Singer, il aurait fallu faire preuve d'une remarquable imagination, voire d'une certaine perversité, pour s'en apercevoir ! Elle était étudiante en dernière année de droit et, afin de payer ses études, depuis près de deux ans déjà, secrétaire de Norman. Tout en révisant ses cours, elle s'occupait de la réception des clients, des rendez-vous, du café, des sandwiches, des courses, du rangement, du courrier, de la tenue du fichier, des papiers administratifs, des factures, de la comptabilité quand c'était possible, de la rédaction des rapports d'enquêtes quand c'était nécessaire, du téléphone toujours, des messages parfois, de la permanence rarement et des plantes qu'elle avait insisté à disposer ça et là... . Une prouesse en soi qui ne devait sa réussite qu'au prix de tant de nuits tronquées. Si Norman Yeager méconnaissait tout de l'incroyable série de A+, de distinctions sportives et d'activités à responsabilité que la jeune femme collectionnait à l'Université De Columbia, il n'était pas obtus au point d'ignorer que sa connaissance déjà étoffée du droit et des rouages des institutions tant municipales que juridiques lui était souvent utile dans le cadre de ses recherches. Avec le seul téléphone, les annuaires adéquats, en ayant les bonnes connections dans les bons endroits, il était pantois devant ce qu'une voix... féminine pouvait glaner comme informations. En les confrontant à ce qu'il récoltait sur le terrain cela permettait, la plupart du temps, de corroborer ou non des suppositions, de découvrir des pistes.  Car, sans avoir l'air d'y toucher, elle savait y faire, la garce ! Ce travail lui semblait pourtant bien obscur. Enquêter sans quitter son bureau lui paraissait presque abstrait ! Normal pour un homme qui parcourait si souvent la ville à la rencontre de gens connaissant quelqu'un qui... . Et puis, toute médaille avait son revers, aussi brillante fut-elle  ! Sa collaboratrice avait également le don de l'exaspérer. Oh, elle était ordonnée, ponctuelle, travailleuse, dévouée, efficace, zélée... et incroyablement curieuse, naïve ! Comment pouvait-on être à la fois aussi intelligente et si candide ?! Elle devait être la seule à encore croire que Marilyn Monroe avait épousé Joe DiMaggio pour le seul charme de ses beaux yeux et l'intellect de sa conversation ! On pouvait toujours imputer sa jeunesse ou l'inexpérience mais elles étaient un luxe dangereux dans la Cité Des Tours. Car les Rockefeller Center, Chrysler, Empire State et, bientôt, Troy Tower n'étaient que des cathédrales modernes élévées au nom du dieu dollar. Au pied de ces monuments d'orgueil, nombreuses étaient les zones d'ombres. Ces dernières étaient nécessaires au bon fonctionnement de la pompe à fric, elles en étaient le coeur même. Tout en se pâmant sous son architecture grandiose, cette ploutocratie, à l'instar d'une société médiévale, générait bien des déchets. C'était dans ce dépotoir en perpétuelle mutation que 8 millions de personnes évoluaient. Toutes prêtes à quasi n'importe quoi pour gravir plus vite et plus haut le tas d'immondices dont seul le sommet était, selon la légende, pavé d'or ! Avide de romantisme comme elle l'était, Ruth devait se gausser de travailler pour un détective, un privé comme ils disent au cinéma. De plus, dans peu de temps, elle serait avocate et, de ce fait, serait amenée à fréquenter tout ce que New York Shity comptait comme créatures nuisibles et dangereuses. Cette perspective agaçait encore plus notre homme. Mais que pouvait-on faire face à sa sincérité désarmante ?
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*Bagels : petits pains salés juifs de forme circulaire, communs à New-York.

[ Texte & image Jason Paverny, pas d'utilisation sans autorisation écrite ]

Par Jason Paverny - Publié dans : Livres
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Mercredi 7 juin 2006 3 07 /06 /Juin /2006 20:11
    

     Salut à tous ! :)

Jason Paverny n'est pas qu'un pseudonyme pour ce blog, c'est aussi mon nom d'artiste et d'auteur. Mais là n'est pas le but de cet article, alors, passons. Je voula is parler plus amplement de ce qui m'intéresse, de ce que je fais.
     Depuis pas mal de temps, je m'intéresse tout particulièrement aux années 50, sans doute par nostalgie pour ces merveilleuses actrices n'ayant pas besoin de silicone pour vous charmer ou pour ces hommes en chapeaux mous aux manières un peu rustres conduisant des voitures encore reconnaissables aux formes arrondies et ailes pointues. Il s'agissait d'une incroyable période de créativité, quelque soit le domaine. Une sorte de "renaissance" du vingtième siècle !  Ces années marquent aussi l'apogée, et sans doute le déclin, d'un genre littéraire né durant l'entre deux guerres, le "noir". Une couleur qui désigne le côté oppressant et malsain d'une histoire qui, contrairement à ce que la plupart pense, n'est pas forcément policière.  Un style de littérature ayant eu du succès des deux côtés de l'Atlantique, aussi bien en Anglais qu'en Français, duquel le cinéma s'est largement inspiré. Qui n'a pas vu Humphrey Bogart donner la réplique à Lauren Bacall, qui ne se souvient de Robert Mitchum ou de Richard Widmark, de Jean Gabin ou même d'Alain Delon en truands ou en policiers sans scrupules ?
     Pour moi, le "noir" est surtout le reflet de ce malaise que notre civilisation hiérarchisée et restrictive engendre au fond de l'âme humaine. On y parle de l'ambition sans borne de certains individus sans scrupule, de l'héroïsme tragique des sans nom, des losers, du manque d'humanité d'individus directement engendrés par les incohérences notre mode de vie. Oh, je ne fais pas de politique et ne crois pas en Dieu ni en ses représentants mais il me parait évident que la vie n'a pas le même goût pour tous ici bas. Le "noir" n'est qu'une vision à travers le kaléïdoscope de l'existence des laissés pour compte, des exclus, des égarés... . Qu'ils soient de la ville ou des champs, les rats ont, eux aussi, une histoire. Cette face cachée de la Terre est peut-être beaucoup plus représentative de notre monde moderne que la plupart des études dites sérieuses.


Auteurs de référence
(liste sélective) :

- James Hadley Chase
- James Ellroy
- Georges Simenon
- Raymond Chandler
Ils sont les classiques du roman policier décrivant avec détail les travers de notre société.

- Philip K. Dick
- George Orwell
Sont des auteurs d'anticipation qui ont, eux aussi, beaucoup utilisé cette couleur dans leurs oeuvres respectives.

- Weegee (Arthur Fellig)
Photographe - reporter de New-York, a été le premier a réellement capter le caractère inhumain de la grande cité et ses inégalités sociales. En parcourant sans relâche les rues de la ville et en écoutant la radio de la police municipale, il réussissait à être présent lors des faits divers les plus sordides : incendies, accidents, règlements de comptes, meurtres, assassinats et autres descentes de police... . En 1945, son ouvrage photographique "Naked City" fut jugé trop cru et trop vulgaire par beaucoup d'éditeurs. C'était, il est vrai, le premier du genre, un voyeurisme du même acabit que les reportages de guerre faits en Europe après le débarquement. Plusieurs livres, études, expositions, films et même bandes dessinées lui ont été consacrés. Il fut sans doute la source d'inspiration de bien des auteurs ou artistes : un must.
                       Livre photographique                          - Toute La Ville En Scène [Miles Barth]                           Seuil
                       Bande Dessinée                                    - Lou Cale The Famous [ Warn's & Raives ]                  Humanoïdes Associés





Films de référence (liste sélective) :

- L.A. Confidential  [ Curtis Hanson ]
- La Cité Sans Voile (Naked City) [ Jules Dassin ]
- Le Faucon Maltais (The Maltese Falcon) [ John Huston ]
- Le Grand Sommeil ( The Big Sleep) [ Howard Hawks ]
- Hammett [ Wim Wenders ]
- Sin City [ Robert Rodriguez & Frank Miller ]
- Romeo Is Bleeding [ Peter Medak ]
-
L'Oeil Public (The Public Eye) [Howard Franklin] Film vaguement inspiré par la vie de Weegee (voir plus haut)

Musique de circonstance  
(liste sélective selon mes goûts personnels) :

- Ascenseur Pour L'Echafaud / Miles Davis
             (jazz et bande originale du film portant le même nom)
- The Blues & The Abstract Truth / Oliver Nelson (jazz)
- The Sidewinder / Lee Morgan (jazz)
- Worlds / Erwin Vann  (jazz)    

- Spectrum / Billy Cobham (jazz-rock)
- Crosswinds / Billy Cobham (jazz-rock)
- Songs Of The Spirit / John Harle & The Silencium Ensemble
             (avant-garde & contemporain et, accessoirement, générique de la série "Affaires Non Classées" [Silent Witness ] )
- Who Are You / The Who
             (pop & rock et, accessoirement, générique de la série "Les Experts A Miami " [The Experts] )


Par Jason Paverny - Publié dans : Livres
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Lundi 5 juin 2006 1 05 /06 /Juin /2006 20:35



Rez-de-chaussée : Le Bourdon Dans La Ruche.

     M
anhattan, New York City, vendredi 19 avril 1957, 1h30' P.M.
Norm était affalé sur sa chaise comme lui seul savait ; pieds sur le bureau, en équilibre sur deux des roulettes, à moitié endormi, un verre de whiskey irlandais à la main. Au dehors, sous un soleil bien estival pour cette époque de l'année, la ville semblait avoir adopté un rythme moins pressé, presque indolent. Les gens prenaient le temps d'apprécier la douceur toute printanière de cette journée. Certes, les taxis, les ambulances, les voitures de police, les marchands poussant leurs charrettes brinquebalantes, les artistes, les saltimbanques ou autres vendeurs à la criée animaient toujours les rues de la métropole en un brouhaha assourdissant. Mais il semblait que les quelques rayons de soleil redonnaient de la couleur à cet univers de briques, de béton et de bitume. Tout paraissait tellement moins pénible sous le soleil. Des gosses jouaient à la balle, les ménagères profitaient des étals débordants sortis en l'occasion, les prêcheurs de rues ressortaient leurs éternelles visions d'apocalypse ou en inventaient d'autres, les ados du quartier s'éveillaient à leurs premiers émois amoureux sur le banc du petit square tout proche ou se mesuraient en meutes pour la conquête d'un banal coin de rue. Et pourtant, cela n'avait pas l'air d'émouvoir notre homme le moins du monde. Il restait là, dans ce bureau terne à l'atmosphère raréfiée, dans une semi-obscurité, visage fermé, les yeux dans  le vide... . En de lents mouvements décomposés, il tira sur sa cigarette et l'écrasa de ses doigts jaunis dans un cendrier de Bakélite qui débordait déjà de mégots et de cendres. Même les lames de clarté jaillissant de la fenêtre par le store vénitien ne réussiraient à chasser les volutes de ce cabinet aux murs lignés d'ocre et de tabac, rongés d'humidité, percés de tuyauteries parfois ébranlées de secousses bruyantes en provenance de quelque machine infernale enfermée dans une cellule au sous-sol comme une hydre monstrueuse. Ni la radio crachant le dernier rock & roll ou les pronostics les plus fantaisistes pour le prochain match des Yankees. Pas plus que les néons racoleurs de Broadway, le glamour du club à la mode ou les sirènes se rapprochant par la 3ème Avenue, ni même le cadavre d'un homme découvert, flottant comme un vulgaire déchet, sous le pont de Brooklyn... . Toute l'activité de cette ruche bouillonnante se résumait en quelques pages dans un journal qui finissait de toute façon à la poubelle : c'était tout dire ! Tout finissait habituellement à la poubelle dans cette ville, à moins que ce ne soit dans cette vie... . Alors, pour survivre, on se forgeait une carapace, on se creusait un terrier, un endroit où, en principe, rien ni personne ne pouvait vous atteindre quand on s'y retranchait. Avec des souvenirs encadrés, des exploits mis en boîtes et exposés comme autant de trophées de chasse en fer blanc, des regrets pour lesquels le mot éternels avait été inventé, des volets pour occulter ce monde, dehors, qui bouge et qui crie, une porte qui s'ouvre et se ferme sur la vitre de laquelle une inscription :
NORMAN YEAGER & ASSOCIATES      PRIVATE INVESTIGATIONS.
A New York, il y avait plus de 8 millions de façons de vivre et... tout autant de mourir. On ne vivait pas à New York, c'était New York qui s'installait en vous comme une maladie infectieuse. Seuls les plus solides ou les plus fortunés y survivaient... en faisant parfois appel aux services d'un modeste détective du vieux West Side.




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